Théâtre

"Huis clos" au Burgtheater de Vienne avec Tobias Moretti : un peu trop lent... mais claustrophobe comme il faut !

Le Burgtheater de Vienne présente "Huis clos" de Sartre dans la traduction allemande de Traugott König, "Geschlossene Gesellschaft", et une mise en scène signée Martin Kušej avant de fermer ses portes pour la pause d'été. Les grands noms de l'ensemble, dont Tobias Moretti (Garcin), Dörte Lyssewski (Inès), Regina Fritsch (Estelle) et Christoph Luser (le garçon) peuplent ce plateau conduisant à la claustrophobie.



© Matthias Horn.
La mise en scène signée par le directeur de la maison, Martin Kušej, transforme l'intégralité de la salle de spectacle en prison. La profondeur de l'espace scénique est bloquée par un mur, ne laissant que le proscenium. En effet, presque la moitié du drame se joue dans la salle parmi des spectateurs. Joseph et Inès entrent par les portes du parterre et Estelle du côté jardin de la scène, pour ne plus jamais sortir (contrairement au garçon qui peut venir et repartir à volonté).

Plus le drame dure, plus la vue est fixée sur le mur, ainsi que le restant de la scène sobrement décoré : une longue table avec trois chauffe-plats vides sur le bord gauche et, à côté d'elle, une sculpture de concombre venant de l'atelier d'Erwin Wurm. La monotonie de l'aspect visuel et l'éclairage stérile, abrupt et brutal de Michael Hofer créent une illusion de lenteur temporelle qui semble étirer le drame jusqu'à l'infini, d'une part, et de l'autre, donnent aux spectateurs l'impression d'être enfermés avec les personnages. "Huis clos" est ainsi pris au pied de la lettre : on ne regarde pas seulement le spectacle, on en fait partie.

© Matthias Horn.
Le premier arrivé à l'enfer, Joseph Garcin, est confié à l'acteur vétéran Tobias Moretti. Digne comme il faut, avec un charisme qui balance entre celui d'un intellectuel blasé et celui d'un héros tragique, sa présence n'est cependant pas toujours suffisante à prêter le poids à toutes les tensions scéniques. Toutefois, dans ses meilleurs moments, il fait confronter l'ironie et le tragique dans ses élans, ce qui rappelle la singularité de sa virtuosité scénique, celle même qui justifie ses 51 incarnations du rôle-titre dans "Jedermann" lors du festival de Salzbourg.

Auprès de lui, Dörte Lyssewski (Inès Serrano) fournit un contrepoint adéquat par la sensualité crue de sa voix rauque et ses exaltations qui jouent sur la ligne subtile entre le déclenchement et l'effondrement. C'est bien la femme hardie et franche imaginée par Sartre, mais avec une touche personnelle qui la rend encore plus tranchante et provocatrice. Le contact entre l'agressivité d'Inès et la résistance de Garcin, poussée à bout, forme une dynamique particulièrement passionnante.

© Matthias Horn.
Regina Fritsch (Estelle Rigault) commence par une interprétation conventionnelle du rôle, une dame de société et, au fur et à mesure, déconstruit avec habileté la façade de la "femme parfaite" jusqu'à l'éclatement complet au moment de la confession, qu'elle prononce dans un état de transe. Quoique le triangle soit souvent asymétrique (Joseph et Inès forment un couple fort aux dépens d'Estelle, et l'attraction d'Inès pour elle semble plutôt ironique, au mieux périphérique), Fritsch affronte ce défi avec audace et attire l'attention vers l'abîme de son personnage.

Reste Christoph Luser (le garçon), un charmant observateur qui s'implique et se détache de ses "hôtes" comme il veut. D'une apparence soignée, ses déclamations sont tantôt foudroyantes, tantôt séduisantes, assurant avec fermeté la posture simultanée de serviteur et d'animateur de l'enfer enveloppé dans une aura de mystère.

© Matthias Horn.
En somme, la lenteur temporelle se révèle être une épée à double tranchant : d'une part, puissante, lorsque les tensions dramatiques sont accumulées de manière concentrée et à la fin explosent dans une série de confrontations ; et, de l'autre (malheureusement souvent), pesante, lorsque les tensions dramatiques ne parviennent pas à décider leur finalité. La plus grande réussite de la représentation est la prise de décision, devant la porte ouverte, qui prévoit adroitement la prise de conscience décisive que "l'enfer, c'est les autres".

Vu le 30 juin 2022 au Burgtheater de Vienne.

"Geschlossene Gesellschaft (Huis clos)"

© Matthias Horn.
Texte : Jean-Paul Sartre.
Traduction allemande : Traugott König.
Mise en scène : Martin Kušej.
Avec : Tobias Moretti, Dörte Lyssewski, Regina Fritsch et Christoph Luser.
Dramaturgie : Alexander Kerlin.
Décors : Martin Zehetgruber.
Collaboratrice des décors : Stephanie Wagner.
Costumes : Werner Fritz.
Musique : Aki Traar.
Éclairage : Michael Hofer.

Spectacle en allemand.
Prochaines représentations lors de la saison 22/23.
Burgtheater de Vienne, Universitätsring 1, Vienne, 1er district.
Achat et réservations des billets sur >> burgtheater.at
Tél. : +43 (0)151 444 4545.
info@burgtheater.at

Vinda Miguna
Jeudi 7 Juillet 2022
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