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Festival Trente Trente 2026 Épisode 1 Pour l'ouverture de ces 23ᵉ Rencontres de la forme courte… Danses du dévoilement et de la résistance à toute pensée mainstream

Comme Shéhérazade, l'héroïne des "Mille et Une Nuits" qui ne doit sa survie qu'à la beauté des contes qu'elle délivre, le Festival Trente Trente renaît chaque janvier pour enchanter de ses propositions hors norme. Puisant son substrat dans "la beauté comme résistance et la brièveté comme éclat, la scène devient le lieu où tout peut se dire… même l'impossible" (Jean-Luc Terrade, son toujours passionné directeur artistique).



"The Aching" © Pierre Planchenault.
Trois performances dansées vont ouvrir ce samedi ces Rencontres, lesquelles, si elles ont dû réduire leur voilure (onze spectacles, quatre pièces en création, un film et un atelier, durant 12 jours s'étalant du 17 au 28 janvier) sous la contrainte de réductions budgétaires et de l'augmentation substantielle des coûts annexes, n'ont rien concédé à leur exigence programmatrice tout entière consacrée à l'Art… sans contrainte.

"The Aching", de Samir Kennedy, immerge d'emblée dans un univers dominé par un silence pesant comme une chape de plomb… avant que, du cercle des spectateurs assis face à un espace vide, un chant lent et langoureux, tissé de tristesse contenue, ne s'élève vers la voûte classée du Marché de Lerme. Un homme s'extrait alors du public où il avait trouvé refuge et, tout en poursuivant son chant dont la litanie aux accents douloureux subjugue, il dépose avec une infinie lenteur sa chaise pour faire face à un premier carré de spectateurs. Tout en lui, du début de la performance jusqu'à sa chute, fera entendre le contraste entre les tensions à l'œuvre et la posture placide qu'il affiche, comme si la souffrance poussée à son paroxysme ne pouvait s'exprimer que dans une forme statufiée la privant d'éclats.

"The Aching" © Pierre Planchenault.
Son corps chorégraphie les mouvements de sa pensée intranquille. Ses bras s'élèvent vers un ciel qui l'a abandonné, les doigts de ses mains s'entrelacent avant de se tordre, sa tête bascule en arrière… Parfois la gestuelle se fait encore plus explicite ; son bras se tend à l'horizontal prolongé par deux de ses doigts dirigeant vers nous un revolver invisible, ou se braquant sur sa tempe, ou encore pointant sa gorge. Mains derrière la nuque, son corps vacille avant de s'immobiliser lentement au sol, face contre terre. Une étrange cérémonie suivra où, se revêtant d'une robe rose, dépouille abandonnée dans un coin, il prendra une posture christique avant de se disloquer, et de retendre ses mains vers un ciel décidément vide.

L'on sort littéralement enivré par cette performance distillant une douce poésie contrastant avec la douleur d'une existence massacrée. Comme si ce moment, qui nous avait été offert par Samir Kennedy et la grâce de son interprétation, nous purgeait des chagrins des disparitions, trouvant dans son art sublimé un onguent aux vertus lénifiantes.

"Mother Tongue" © Pierre Planchenault.
"Mother Tongue", de Lucía García Pullés, exhibe, dans des bourrasques d'énergie électrique, la cacophonie des langues qui constituent notre humanité depuis la tour de Babel. Un sale tour biblique joué aux hommes qui depuis s'ébattent en tous sens pour imposer leur langue, leur existence, menacée ad vitam æternam d'être préemptée par celle d'un voisin dominant. Son corps – gainé dans un mini short noir dont la brillance fluorescente rivalise avec celle de son bustier d'un rouge rutilant et transcendé sur le plancher de la Halle des Chartrons par des beats techno aux intensités saturées – est traversé par les assauts répétés de son énergie de battante trouvant là un terrain d'élection.

Contorsions désarticulées, langue pendante, yeux exorbités témoignant s'il en est de ce corps battant son plein, soumis aux épreuves d'une survie à trouver dans un combat incessant à mener contre les forces adverses toujours prêtes à le faire ployer sous leur joug.

Si, au niveau artistique, les chorégraphies présentées par la danseuse originaire d'Argentine sont au-dessus de tous soupçons, la débauche d'énergie qu'elle déploie risquerait paradoxalement… de nous anesthésier à la longue par l'effet même de son trop-plein soulignant – "au fluo" – ses intentions.

"Untitled" © Pierre Planchenault.
"Untitled (Some faggy gestures)" d'Andrea Givanovitch résonne comme une chambre d'échos des regards portés ordinairement sur les queers enfermés dans des stéréotypes avec, pour corollaire, l'urgence de les déconstruire. Refusant lui-même d'être assigné à une place l'emprisonnant dans une identité figée, le danseur chorégraphe fait matière des apports des luttes des artistes militantes et militants LGBTQIA+ et des travaux d'Henrik Olesen et de Renate Lorenz les ayant initiées, pour offrir une performance où la beauté esthétique le dispute à la radicalité politique du propos chorégraphié.

Se rapprochant d'une toile d'un blanc immaculé, on découvre le danseur, impressionnant de beauté, dessiner au pinceau des lettres à la peinture noire – "They Love Dead Queers Here"… jusqu'à ce que l'imposant silence inaugural soit brutalement interrompu par des crépitements musicaux accompagnant son corps dans une chute au ralenti le projetant au sol. Ainsi en va-t-il des violences symboliques (ou pas) faites aux queers, non reconnus pour ce qu'ils sont mais inclus dans des représentations mainstream.

"Untitled" © Pierre Planchenault.
Se redressant au rythme d'une musique saccadée désarticulant son corps, iel va rejouer alors les stéréotypes du "genre"… pour mieux les déjouer en les re-présentant superbement. Et lorsque son corps en aura terminé avec les assauts répétés de ces projections pétrifiantes, il reprendra sa posture initiale au pied du tableau recouvert de l'inscription peinte en lettres noires. Allongé de nouveau au sol, libéré des assignations sclérosantes, le torse nu, il "délivrera" le très émouvant poème de Danez Smith dont l'œuvre entière est dédiée au sort réservé aux queers dans un monde encore et toujours dominé par l'hétérosexualité présentée comme norme.

Quand, dans un dernier tableau, Andrea Givanovitch se dépouillera de tous vêtements pour apparaître à nu dans sa vérité d'être échappant aux injonctions de genre, il se recouvrira entièrement d'une peinture résolument festive faisant la nique à tous les apôtres de visions rétrogrades, dansant frénétiquement pour célébrer "en couleurs" une liberté non négociable… Une performance poétique et politique, hors norme.
◙ Yves Kafka

Vus lors du parcours du samedi 17 janvier 2026, dans le cadre du Festival Trente Trente (23ᵉ Rencontres de la forme courte dans le spectacle vivant) de Bordeaux Métropole (du 17 au 28 janvier 2026).

"The Aching" © Pierre Planchenault.
"The Aching"
Performance - Création 2023.
Centre Chorégraphique National Montpellier Occitanie.
Création et performance : Samir Kennedy.
Son : Samir Kennedy.
Regard extérieur : Simon Vincenzi.
Durée : 40 minutes.

Représenté le samedi 17 janvier à 19 h au Marché de Lerme à Bordeaux.

"Mother Tongue" © Pierre Planchenault.
"Mother Tongue"
Danse - Création 2025.
Festival Artdanthé, Théâtre de Vanves.
Chorégraphie et interprétation : Lucía García Pullés.
Création sonore et musicale : Aria Seashell De la Celle.
Chanson : Mailen Pankonin.
Costume : Anna Carraud.
Création Lumière : Carol Oliveira.
Regard extérieur : Marcos Arriola.
Coach vocal : Daniel Wendler.
Collaboration artistique : Sophie Demeyer, Volmir Cordeiro.
Régie générale : Marie Predour.
Durée : 40 minutes.

Représenté le samedi 17 janvier à 20 h 30 à la Halle des Chartrons de Bordeaux.

Tournée
31 janvier : Festival Parallèle, Marseille (13).

"Untitled" © Pierre Planchenault.
"Untitled (Some faggy gestures)"
Danse - Création 2024.
Le Gymnase CDCN, Roubaix.
Concept, chorégraphie, performance : Andrea Givanovitch.
Lumières et costumes : Andrea Givanovitch.
Musique originale : Clément Variéras.
Durée : 35 minutes.

Représenté le samedi 17 janvier à 21 h 45 à la Halle des Chartrons de Bordeaux.

Tournée
14 février 2026 : La Place de la Danse CDCN Toulouse Occitanie - Festival DANSORAMA, en co-accueil avec l'Espace Roguet, Toulouse (31).
18 avril 2026 : Un genre de Festival, L'Arsenic, Guindou, en co-accueil avec La Place de la Danse CDCN Toulouse Occitanie, Toulouse (31).
22 juillet 2026 : Kilowatt Festival, Teatro alla Misericordia, Sansepolcro (Italie).
24 juillet 2026 : Festival Esquèr, La Soulane, Jézeau, en co-accueil avec La Place de la Danse CDCN Toulouse Occitanie, Toulouse (31)

Festival Trente Trente
23ᵉ Rencontres de la forme courte dans les arts vivants et performatifs

Du 17 au 28 janvier 2026.
Les Marches de l'Été, 17, rue Victor Billon, Le Bouscat.
Téléphone : 05 56 17 03 83.
>> trentetrente.com

Yves Kafka
Lundi 26 Janvier 2026
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