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FAB 2026 "Le Grand Défilé", "Follow me", (& "Fading"), festival d'inventivités débridées… à donner le vertige

On touche ici – dans deux registres très différents – à la quintessence d'un art "vivant" faisant joyeusement la nique à l'idée même de pesanteur. Le premier nous entrainant dans le backstage d'un défilé de mode regroupant, autour d'un trio de professionnelles averties, neuf jeunes femmes résolues ; le second incluant le public par le biais d'un duo escaladant en pleine légèreté les hautes façades du quartier. Une compagnie française, une autre belge, toutes deux mues par une énergie contagieuse.



"Le Grand Défilé" © Pierre Planchenault.
"Le Grand Défilé", de la Cie ERd'O créée par Edith Amsellem, nous propulse dans un contre-défilé réunissant les adeptes d'une mode "haute couture", faite de matériaux hétéroclites recyclés pour la circonstance et… garantie cousue main. Si l'on ajoute que leur prestation performative va se dérouler dans le tiers-lieu du "Garage Moderne" de Bordeaux, là où bateaux, trains et avions ont été jadis conçus par des familles d'ouvriers, on aura une première idée de l'atmosphère régnante.

La metteuse en scène, dans une adresse au micro, annoncera alors que chaque participante a rédigé librement son texte à partir d'archétypes féminins distribués par tirage au sort. Ceci précisé, la fête – "en l'honneur de toutes celles qui font fleurir le monde à coup de doigts d'honneur" – va pouvoir commencer…

Se succéderont sur le podium, démarche chaloupée accompagnée d'une musique adéquate, les archétypes de la Femme Éternelle, revus et corrigés pour en dynamiter les sous-entendus machistes… Ainsi de La Vierge (robe blanche, cœur rouge cousu au niveau du sexe), de La Lolita (fraicheur du bonbon acidulé), de La Bimbo (paires de ballons de baudruche rehaussant ses rondeurs naturelles), de La Sorcière (tout de noir vêtue, ustensiles de cuisine plantés dans son épaisse chevelure grisâtre), de La Pute (tétons à l'air), de La Veuve (voilée, pleurs à gogo), de La Ménagère (petit tablier seyant), de La Folle (langue pendante), de La Vieille (rebondissant sur le miroir du temps), et de La Mariée (affublée de ses deux jupons latéraux).

"Le Grand Défilé" © Pierre Planchenault.
Mais cette présentation, pourtant haute en couleur, n'est que pâle aperçu de ce qui va suivre dans les backstages où nous sommes ensuite conviés. Là, nous pressant autour des top-modèles d'un soir grimpées chacune sur un cube piédestal, nous allons recueillir leur histoire personnelle, l'histoire de jeunes femmes ayant toutes à dire de leur parcours de femme… dans une société d'hommes.

D'abord, avec un humour corrosif à souhait… La Ménagère rêvant de repasser son mari et de mettre ses enfants au tri sélectif. La Sorcière rêvant elle de brûler d'amour. La Folle de se balader nue dans les travées de l'Assemblée nationale. Quant à La Lolita, elle, son rêve, ce serait de manger autant de bonbons qu'il y a de cons. Alors que pour La Pute le Graal serait d'ériger un Monument à la gloire des Travailleuses du Sexe…

Ensuite, plus graves se feront les confidences, lorsque, s'étant "mise à nu" en se débarrassant des oripeaux qui lui collaient à la peau, chacune va entonner son propre récit après avoir en chœur martelé les injonctions du patriarcat (cf. Le Bingo du Patriarcat)… Et chacune de confier ses stratégies de survie dans un monde d'hommes où le corps féminin, jeune en particulier, est "dés-sujetti", surexposé qu'il est aux désirs prédateurs de représentants masculins en (qué)quête d'objet de jouissance. Quand une autre se plaira à redéfinir la féminité non comme un genre à part entière, mais comme "une fiction en équilibre sur nos têtes et qui influent sur nos vies".

Émus par la fascination exercée par la mannequin transgenre au visage angélique et au parler bille en tête, bouleversés par tous ces témoignages à vif transcendés par l'écrin du cabaret subversif qui les fait éclore in situ, nous ressortons de ce "Grand Défilé" avec le sentiment que ce que nous croyions savoir de la condition féminine était en deçà de la réalité vécue. Comme quoi l'art, et ce n'est pas là sa moindre vertu, peut transcender le réel pour le donner à vivre.

"Follow me" © Pierre Planchenault.
"Follow me", du collectif belge Be Flat, nous transporte dans une autre dimension tout aussi "vertigineuse"… celle de l'abolition de toutes gravités terrestres sous la forme de deux artistes acrobates s'élançant à la conquête verticale (et horizontale) du quartier Saint-Pierre de Bordeaux. Mais leurs escalades à mains nues des façades, leurs bondissements de gouttières en balcons, leurs sauts périlleux au-dessus des pavés moyenâgeux, ne seraient que purs exploits physiques s'ils n'étaient accompagnés d'une dramaturgie en actes incluant les habitantes et habitants, les entrainant à leur suite dans un trip au centre du dépassement de soi.

Quand, dans la cour de la résidence Alsace-Lorraine surplombée de gigantesques façades aux structures métalliques, on découvre deux hommes ordinaires à l'agilité peu commune leur permettant d'adhérer aux surfaces verticales, on se demande un instant s'ils n'ont pas été mordus par une araignée radioactive renvoyant aux vestiaires de l'Histoire leur ancêtre Spiderman. Mais on s'aperçoit vite qu'aucune hallucination ne s'est interposée entre eux, voltigeurs soutenus par un humour aérien, et nous, spectateurs terriens arrimés au sol, tant leur générosité à nous inclure dans leur voyage ascensionnel est sans limite. Ainsi, vont-ils dans un délire orchestré de pliants distribués ludiquement à chacun, nous entrainer dans une folle farandole traversant le quartier sous les yeux médusés des touristes attablés en terrasses.

"Follow me" © Pierre Planchenault.
Dans ce Bordeaux médiéval, après avoir poursuivi avec la même allégresse jouissive leurs explorations à la verticale des immeubles de la place du Palais, les deux géniaux saltimbanques inviteront les participants, reliés les uns aux autres par leur pliant passé autour de la taille, à constituer une gigantesque chenille humaine. Se déployant ainsi de chaque côté d'une des ruelles les plus anciennes du quartier, les "habitants", assis côte à côte, délimiteront l'espace central d'une battle… qui verra s'affronter les deux bateleurs à coups de sauts périlleux enchevêtrés, planant littéralement au-dessus des pavés d'époque.

Et lorsque la batterie installée au pied de la porte Cailhau reprendra en écho le son des baguettes frappant un couvercle de poubelle, l'heure sera venue d'assister à une ultime joute. On se demandera alors où ces diables d'hommes peuvent-ils encore trouver l'énergie incroyable qui les (trans)porte… Au-delà du vertige envoûtant provoqué par les exploits de ces circassiens s'affranchissant des pesanteurs terrestres, c'est le naturel désarçonnant de ces deux artistes d'exception, prenant grand soin de nous inclure avec humour (belge) dans leur narration de haut vol, qui nous touche… au plus haut point.

"Fading" © Pierre Planchenault.
Enfin, "Fading"… Pour clore ces regards fragmentaires portés sur la 11ᵉ édition du FAB, nous ne résisterons pas au plaisir de rajouter en guise de bonus une "re-création" renversante à tous points de vue… l'installation in situ de Sophie Laly. Imaginez, à la nuit tombante, voir surgir au coin de deux ruelles, à une encablure du tnba dédié au surgissement des fictions théâtrales, une maison fantôme qui n'existait pas quelques minutes auparavant…

Passé le temps de l'éblouissement, vous réalisez que cette apparition, on la doit à l'artiste vidéaste mettant en lumières une maison isolée entraperçue naguère dans les fjords d'Islande peuplés d'elfes. En la projetant ici sur la végétation tapissant le mur d'un bar de la place Renaudel, elle lui (re)donne une existence éphémère propre à nous transporter dans le monde des rêves… dont le FAB s'est voulu le "porte-voix" engagé.
◙ Yves Kafka

Spectacles vus les 9 et 10 octobre 2026, dans le cadre de la 11ᵉ édition du FAB - Festival international des Arts de Bordeaux métropole.

FAB 2026

"Le Grand Défilé" © Pierre Planchenault.
"Le Grand Défilé"
Cie Erd'O – France - Création 2026.
Co-écriture : Édith Amsellem, Marianne Houspie, Léo Landon Barret, Myriam Lehman,
Anna Longvixay.
Mise en scène : Édith Amsellem.
Assistante à la mise en scène : Noémie Deux.
Avec : Léo Landon Barret, Myriam Lehman, Anna Longvixay, et 9 amatrices.
Scénographie, création musicale : Francis Ruggirello.
Costumes : Colombe Lauriot Prévost assistée de Thelma di Marco Bourgeon.
Collaboration chorégraphique : Arthur Perole.
Collaboration artistique : Marianne Houspie.
Coach vocal ; Patricia Cefaï.
Régie générale : Jean-Marie Bergey.
Régie son : Christophe Cartier.
Régie costumes : Silvia Romanelli.
Durée : 1 h.

Représenté le 9 octobre 2026 à 19 h et 22 h au Garage Moderne de Bordeaux (33).

"Follow me" © Pierre Planchenault.
"Follow me"
Belgique
De et avec : Ward Mortier, Thomas Decaesstecker.
Dramaturgie : Craig Weston.
Écoute extérieure, composition : Karen Van Shaik.
Regard extérieur : Sander De Cuyper.
Durée : 1 h.

Représenté du 6 au 10 octobre 2026 à 18 h, RDV donné à la résidence autonomie Alsace Lorraine à Bordeaux (33).

"Fading" © Pierre Planchenault.
"Fading"
France
Installation vidéo : Sophie Laly.
Durée : 4 h 30.
Représenté du 1er au 10 octobre de 19 h 30 à minuit, place Renaudel à Bordeaux (33).

FAB - 11ᵉ Festival International des Arts de Bordeaux Métropole.
A eu lieu du 26 septembre au 10 octobre 2026.
9, rue des Capérans, Bordeaux (33).
>> fab.festivalbordeaux.com

Yves Kafka
Vendredi 23 Octobre 2026
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