Coin de l’œil

Briser "Le Quatrième mur"… Une performance photographiée mettant en scène un mythe biblique revisité à l'envi

Bernard Brisé poursuit un parcours hanté par la présence du mur, celui de son jardin particulièrement où il invite les acteurs et actrices anonymes de ses compositions à prendre place dans un dénuement… biblique. Ainsi, les jours nuageux garantissant l'absence d'ombres, à la même heure (11 h) précédant la sexte (sic) d'une petite heure, il a dénudé ses modèles s'exposant en toute ingénuité face à son mur. Mur qui, loin d'être celui des lamentations, est dÈvenu par la grâce de ses modèles celui de la vie offerte.



Lors du vernissage de l'expo © C. Vicens.
En choisissant "Le Quatrième mur" pour titre de cette installation grandeur nature XXL surplombant nos têtes (tirages monumentaux pendant des cintres ou accrochés aux murs d'un ancien entrepôt industriel de Bordeaux, dus pour nombre d'entre eux à l'expertise de Franck Munster, commissaire de l'exposition), Bernard Brisé entend faire s'écrouler le mur de verre séparant - comme au théâtre - la fiction de sa représentation.

Ici, c'est principalement au mythe académique d'Adam et Ève qu'il "consacre" son énergie librement païenne, faisant éclore devant son objectif le miracle de l'humanité (re)naissante face à nos yeux de mécréants, jouisseurs d'ici-bas. Ces Adam et Ève sortis de la vraie vie recomposent l'humanité contemporaine lavée de tout tabou. Ils posent dans des postures "naturelles" ces hommes et ces femmes de tout âge, de toutes couleurs et de tous genres, faisant voler en éclats, par leur simple présence lumineuse, l'héritage pesant des icônes religieuses et des messages subliminaux mortifères dont elles étaient porteuses.

"Adam et Ève" © Bernard Brisé.
Ainsi le péché originel soumettant le genre humain au diktat d'un Dieu tout-puissant auquel on devrait obéissance a perdu toute odeur de sainteté, la vie dans tous ses états l'ayant subverti pour le ranger dans les accessoires obsolètes des sacristies. Convoiter avec plaisir "le fruit défendu", sans ostentation aucune mais sereinement, devient le viatique élu par ces anonymes, ces doubles de nous-mêmes dont le regard plonge dans le nôtre pour titiller en chacun le désir débarrassé du fardeau écrasant de la culpabilité héritée du judéo-christianisme.

De ces couples - à la ville ou unis pour la circonstance - émane la promesse assumée d'une existence vécue sans fard. En les faisant poser ensemble dans le plus simple appareil devant un mur nu - qu'il habillera ensuite d'un décor en surimpression -, le photographe crée une alchimie propre à chacun d'eux, qu'il saisit comme on capte une lumière évanescente pour la "fixer" sur du papier d'art fabriqué à base de fibre naturelle ou sur toile vinylique. Les fonds ajoutés en surimpression détournent le mythe originel, des plus connotés, saturé qu'il est par les couches successives de représentations œcuméniques, pour le contextualiser en le décapant, fût-ce - et surtout - de manière iconoclaste.

Que ce soit, ces jeunes-gens dans la fleur de l'âge se détachant sur une vue du cimetière des oubliés de Cadillac, ceux à la peau métissée réunis par une pomme à croquer sur un fond de ville détruite, cet homme mûr agenouillé devant une jeune femme dont il tient respectueusement la main, cet autre homme blanc au pied d'une femme aux dreadlocks hiératiques s'appuyant sur son crâne, cet homme posant sa main sur le ventre arrondi de la femme enceinte se détachant sur un paysage strié par les éclairs orageux, ce couple d'hommes se tenant par la taille avec en fond un Christ en croix, cette jeune femme à la peau laiteuse serrée contre un jeune homme à la peau d'ébène sur fond de peinture pariétale, ou bien encore ce couple d'âge mûr rayonnant de vie, il y a là autant d'Adam et Ève libérés, réincarnant à leur façon le mythe daté pour le faire exister sans ses défroques "sacra-mentales".

Complétant la série "Adam et Ève", trois autres accrochages s'inscrivent dans la même veine : les murs sur lesquels se projette l'invisible de "l'impré-visible" propre à nous surprendre en nous délogeant de notre zone de confort. Ainsi "Le regard à quatre yeux" (découvert lors d'une précédente édition du festival international Trente-Trente) propose des couples d'hommes et de femmes de tous horizons, photographiés séparément sur le mur du jardin du photographe et réunis hasardeusement par ses soins dans le même cliché, l'un et l'autre entretenant avec le regardeur un dialogue muet à distance.

"Portraits d'architectes" et "Paris/Lomé" "font le mur" pour migrer vers d'autres espaces. D'abord le mur de la base sous-marine de Bordeaux où des architectes bordelais posent avec, en contrepoint, "leur" image fantôme héritée de la tradition spirite. Ensuite, le mur de Lomé, au Togo, où des Africains au premier plan se détachent sur un mur paré en surimpression de vues de la Tour Eiffel, symbole s'il en était de la gloire du colonialisme triomphant… mais reléguée ici au second plan, comme une illusion privée d'avenir.

Ce qui ajoute au trouble de ces séries fulgurantes constituant la performance de ce "Quatrième mur", c'est lorsque l'on réalise que le choix du mur, surface de projections et motif récurrent à ces quatre créations, n'est en rien dû à la loi du hasard. Ce "choix", surgi par effraction de la boîte noire du photographe et s'imposant là comme une évidence, relève de ses premiers émois argentiques… lorsque, dans les années quatre-vingt, le jeune Bernard Brisé avait découvert, sur les murs d'immeubles désaffectés et investis par un photographe bordelais de renom, les œuvres d'O. Wilson Link et de Diane Arbus, tous deux adeptes de prises décalées créant des univers "extra-ordinaires". Mais comment un artiste-photographe pourrait-il être autre qu'une "plaque sensible" ?

"Le quatrième mur"

Deux tirages de la série "Paris Lomé" © Bernard Brisé.
Photographies de Bernard Brisé.
Commissaire d'exposition : Franck Munster.
L'inauguration de l'exposition a eu lieu le jeudi 27 mai à 18 h en présence de l'artiste et du commissaire d'exposition.

Exposition du 27 mai au 27 juillet 2021.
Du lundi au vendredi de 10 h à 18 h.
Les Glacières de la Banlieue, 121, avenue Alsace Lorraine, Bordeaux.
Tél. : 05 56 08 08 88.
g5@wanadoo.fr
>> Groupe des Cinq

Deux tirages de la série "Le regard à quatre yeux" © Bernard Brisé.

Yves Kafka
Mercredi 2 Juin 2021
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