Théâtre

"Bovary Madame" Un classique joliment revisité dans une trame théâtrale et circassienne !

L'auteur et metteur en scène Philippe Honoré reprend le classique de Flaubert dans une scénographie circassienne. Les personnages s'assument comme des caractères dramaturgiques, au travers du "théâtre dans le théâtre", dans lequel on redécouvre Madame Bovary se libérant de son statut littéraire.



© Laurent Champoussin.
Écran au-dessus d'une piste de cirque avec côté cour et côté jardin trois gradins en bois avec des rambardes de couleur rouge. Le plateau découvre une piste de cirque. Nous sommes dans une représentation revendiquée, le théâtre dans le théâtre s'immisçant dès les premiers instants avec Madame Loyale (Marlène Saldana) qui présente les protagonistes, "Mesdames et Messieurs, c'est la vie, la coriace et vénéneuse vie de Madame Charles Bovary pour vous ce soir, et c'est elle-même qui va vous la raconter, aidée pour cela par l'ensemble de notre troupe : acrobates, magiciens, clowns, voltigeurs…", Madame Bovary (Ludivine Sagnier) étant sur un élément de bois circulaire en mouvement sur elle-même lorsque les autres sont dans les gradins.

"Une convulsion la rabattit sur le sol. Tous s'approchèrent. Elle existait encore" s'affiche sur l'écran au début et à la fin de la représentation. C'est un remake de la mort de "Madame Bovary" de Flaubert, l'écrivain la décrivant dans son œuvre par "Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle n'existait plus".

© Laurent Champoussin.
Ainsi, c'est une Emma Bovary, ou son dramaturge et metteur en scène, qui bouscule le rôle dont l'astreint Flaubert. Son refus de mourir et de la scène du fiacre où elle doit effectuer un ébat sexuel avec un de ses amants, Léon Dupuis (Davide Rao), se fait, malgré elle, sur l'insistance de Madame Loyale. Ce moment fut censuré par le gouvernement du Second Empire avant qu'elle ne soit rétablie après que Flaubert ait gagné son procès en avril 1857.

Nous avons une vue omnisciente de la scène, une caméra permettant en effet de voir ce qui se joue en dehors du plateau, côté jardin, dans un couloir blanc jouxtant la scène où on retrouve Emma Bovary dans son intimité, seule ou, une fois, avec son amant, Rodolphe qui la presse. Côté cour est visible un salon avec, entre autres, son piano sur lequel, à un moment, nos protagonistes jouent de la musique.

L'humour est au rendez-vous avec Charles Bovary (Jean-Charles Clichet) aimant sa femme et faisant confiance à tout le monde, aux amants de celle-ci de même, qui prête à de multiples comiques de situation. Monsieur Lheureux (Stéphane Roger), dans un rôle de clown sans son costume, y a sa part avec sa machine à barbe à papa qui joue avec le public en l'interpellant. Monsieur Homais (Julien Honoré) est dans un rapport au langage gourmand, la réalité étant appréhendée de son côté au travers des mots.

© Laurent Champoussin.
Qui incarne-t-elle cette Bovary Madame ? De quelle liberté est-elle éprise ? Celle, artistique, d'un personnage s'échappant du rôle autant littéraire que théâtral qui lui est astreint ? Ou celle face à Philippe Honoré, parfois ambassadeur de Gustave Flaubert, qui veut faire entendre sa liberté ? Dans cette zone grise, le dramaturge et metteur en scène laisse toute liberté au spectateur d'opter pour l'une ou l'autre option. De cette latitude à choisir, c'est aussi un autre regard qui est porté sur elle.

Présentée sévèrement et à charge au début par Madame Loyale – "Emma Rouault, nom d'épouse : Bovary. Fauve bien plus dangereux que ceux qui rugissent dans notre ménagerie, un monstre aux yeux d'ange… Sexe et argent, province et déchéance !" –, elle essaie de s'échapper de son rôle dans la pièce et de l'aura de son personnage dans le roman qu'on lui prête depuis 1,5 siècle. Elle bouscule son statut littéraire, symbolisé par Madame Loyale, en se revendiquant, bien que contrainte parfois, libre de ses décisions.

D'objet de représentation à l'entame du spectacle, elle devient sujet en devenant une autre version de ce que peut être le bovarysme, en s'échappant de sa vie terne afin d'en vivre une nouvelle. Il y a de très beaux tableaux où le jeu de Ludivine Sagnier oscille entre fragilité, désir, remise en cause et questionnement.

Son incarnation est remarquable. Gracile et tourmentée, la comédienne déploie une palette très variée de sentiments et d'émotions. Elle a presque une figure d'ange par sa délicatesse, touchée par un désir de sensualité, alors que le désir fougueux de Léon Dupuis et Rodolphe Boulanger (Harrison Arévalo) est mis en avant sans pour autant qu'on leur prête quelques vices et débauches particuliers.

Ainsi, ce sont par différents canaux que se dessine la figure d'Emma Bovary. Elle est présentée par Madame Loyale au début, puis par ses conduites opposées avec son mari et ses amants, et enfin par elle-même avec ses pensées. Ce sont quatre portraits de femmes différentes que l'on voit chez elle. Celle intime qui se découvre quand elle est seule, celle où elle est socialement avec son mari en tant qu'épouse, celle où elle épanche ses désirs avec ses amants et celle enfin où elle est libre dans ses pensées.

© Laurent Champoussin.
Dans ces chemins croisés, le parti pris autant dramaturgique que scénographique de Philippe Honoré bouscule de façon créative le roman de Flaubert. Les figures du mari, Monsieur Bovary, et des amants, Léon et Rodolphe, sont antinomiques. Le premier est de caractère doux et aimant, le deuxième est porté par le désir et le troisième par ses pulsions lubriques qui donnent à voir la richesse et la complexité du personnage éponyme.

La construction dramaturgique et la mise en scène sont audacieuses. Philippe Honoré marie théâtre, musique et littérature sous un chapiteau, dans des accents circassiens où le comique clownesque y a sa part, avec Monsieur Lheureux. Les protagonistes jouent un rôle qui glisse dans la représentation assumée, quand pour Emma Bovary, elle est dans un tempo bien ancré dans le réel où ses envies et ses pensées sont retranscrites par la vidéo. Un joli cocktail qui est à rebrousse-poil du classique de Flaubert et donne du caractère à cette création.
◙ Safidin Alouache

"Bovary Madame"

© Laurent Champoussin.
D'après le roman de Gustave Flaubert.
Texte : Christophe Honoré.
Mise en scène : Christophe Honoré.
Collaboration à la mise en scène : Christèle Ortu.
Avec : Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Davide Rao, Stéphane Roger, Ludivine Sagnier, Marlène Saldana.
Assistants dramaturgie : Paloma Arcos Mathon, Brian Aubert.
Scénographie : Thibaut Fack.
Lumières : Dominique Bruguière, assisté de Pierre-Nicolas Moulin.
Son : Janyves Coïc.
Costumes : Pascaline Chavanne, assistée de Zélie Hénocq.
Collaboration à la vidéo : Jad Makki.
Assistant création vidéo et réalisation : Lucas Duport.
Construction décor : Ateliers du théâtre Vidy-Lausanne.
Durée : 2 h 25.

Du 20 mars au 16 avril 2026.
Du mardi au samedi à 20 h, dimanche à 17 h.
Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, 2, Place du Châtelet, Paris 4ᵉ.
Téléphone : 01 42 74 22 77.
>> Billetterie en ligne
>> theatredelaville-paris.com

Safidin Alouache
Mardi 7 Avril 2026
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