Théâtre

Avec "Samā' La Lumière Exilée", l'Orient et l'Occident interrogent le spirituel à travers la musique, le chant, la danse et le doute

Il faut parler de la forme, il faut parler du fond, ces deux éléments sont, dans "Samā' La Lumière Exilée", à la fois intimement imbriqués et semblent pourtant faire partie de deux mondes différents, deux visions du spirituel : l'une inscrite dans la culture chrétienne avec, pour guide, des poèmes de Paul Claudel, l'autre née de l'Islam avec un texte du poète persan Djalāl ad-Dīn Muḥammad Balkhi et surtout avec la danse de la derviche tourneure, Rana Gorgani (Samā' est le nom de la danse des derviches).



© LCA Agency.
Pour en revenir à la forme du spectacle né de l'imagination de Pierre Thilloy, elle met en jeu, d'un côté, un orchestre symphonique de près de cinquante musiciens (l'orchestre Dijon-Bourgogne), un chanteur lyrique, un récitant, un violon, un accordéon soliste et, de l'autre, un percussionniste/comédien, Habib Meftah, et la danseuse Rana Gorgani, une des rares femmes "derviche tourneure" au monde. Ces deux derniers sont d'origine iranienne. Pourquoi mettre ces deux groupes d'interprètes à part comme s'il s'agissait de les mettre en balance ? L'idée même du spectacle est plutôt la convergence, l'écho que ces deux civilisations, ces deux fois peuvent créer. Pourtant, à première vue, la puissance occidentale semble être gagnante sur la scène de la Maison du Peuple de Belfort.

La mise en scène de Frédéric Fisbach tente de rééquilibrer les forces en plaçant les deux représentants des arts du Moyen-Orient devant l'orchestre masqué par un rideau de tulle. Y parvient-elle ? Oui et non. Bien sûr, les regards convergent tout au long du spectacle sur les deux protagonistes en avant-scène, fascinés par les évolutions constantes de la danse soufie et par les incursions rythmiques de la calebasse dans l'ordre rigoureusement symphonique de l'orchestre et du chanteur. Mais l'épiderme du spectateur est dans le même temps caressé vigoureusement par les puissantes ondes de l'orchestre et du contre-ténor. Arrive alors une sensation assez rare : celle d'être soi-même le réceptacle, le résonateur de ce qui se passe sur scène. Ondes sonores, ondes visuelles parviennent à s'harmoniser en soi.

© LCA Agency.
La composition musicale de Pierre Thilloy semble ne pas avoir de prélude. Elle s'inscrit dès les premières mesures dans un tempo et une musicalité de crise : tendue, tonique, sombre par moments. L'univers qu'il développe paraît d'un grand classicisme au départ, mais certaines ruptures dans le rythme ou dans l'harmonie donnent parfois un ton plus contemporain. Les musiciens de l'orchestre Dijon-Bourgogne, qui jouent la partition debout, offrent une interprétation dynamique, vive et sensible qui donne des ailes aux solistes vocaux ou instrumentaux.

Le sous-titre du spectacle exprime encore mieux son aspect si innovant qu'on ne peut lui trouver un tiroir où le ranger avec d'autres : songe symphonique pour récitant, derviche tourneure, solistes d'orient et d'occident, orchestre, électronique et lumières. L'unité se fait pourtant dans la thématique centrale du spectacle qui est la recherche de spiritualité, la quête de dieu et le doute. Le chant lyrique très proche des mélodies des chants sacrés chrétiens, les textes de Claudel qui expriment l'obscurité de celui dont la foi vacille et la danse derviche qui, dans sa longue et magnifique exécution, cherche à atteindre le divin en se défaisant de soi-même, en retrouvant une sorte de nudité originelle, sont la même quête et le même mouvement, à la fin desquels surgit l'apaisement. Ainsi, c'est dans l'espace sensoriel qui relie la salle à la scène que se réalise la fusion rêvée entre Orient et Occident.

Vu le 29 novembre 2022 à la Maison du Peuple, Le Grrranit - Scène nationale, Belfort (90).

"Samā' La Lumière Exilée - Opus 259"

© LCA Agency.
Adaptation de textes de Djalâl Ad-Dîn Rûmî et de Paul Claudel.
Composition musicale et conception : Pierre Thilloy (artiste associé au Grrranit).
Chef d'orchestre de l'Orchestre Dijon-Bourgogne : Joseph Bastian.
Mise en scène : Frédéric R. Fisbach.
Lumières et scénographie : Laurent P. Berger.
Ddramaturgie : Walter Gratz.
Derviche tourneure : Rana Gorgani.
Avec : Frédéric R. Fisbach et Pierre Thilloy (jeu), Rémy Bres-Feuillet (contre-ténor), Habib Meftah Boushehri (percussion, ney, voix), Anthony Millet (accordéon), Quentin Vogel (violon), Oscar Nguyen (claviers, machines) et l'orchestre Dijon-Bourgogne.
Captation vidéo et teaser : LCA Agency, Belfort.
Modélisation et spatialisation son : Prosper Luchart in kHáOs
Tous publics à partir de 8 ans.
Durée : 1 h.

Tournée
9 décembre 2022 : La Maison - Scène conventionnée Art et territoire, Nevers (58).
13 décembre 2022 : Les Scènes du Jura - Scène nationale, Lons-le-Saunier (39).
1 ou 2 dates à venir : Opéra, Dijon (21).
Avril/mai 2023 : Italie.
Autres dates en cours en 2023 : Festival Arabesques à Montpellier ; Théâtre national de Nice ; Chateauvallon Liberté - Scène nationale, Toulon ; Festival des musiques soufies de Fès, Maroc, etc.

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Bruno Fougniès
Mardi 6 Décembre 2022
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