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Théâtre

Avec "Josef K.", la fantaisie de Clément Poirée trouve dans l'œuvre de Kafka un tremplin pour sa démesure scénique

Cela finit comme presque tous les spectacles. (En disant cela, je repense à la fin de "L'île du salut", adapté de "La Colonie pénitentiaire" de Franz Kafka par Matthias Langhoff en 1996, qui laissait les comédiens en jeu tandis que le public sortait, n'osant pas applaudir, prolongeant le tourment du spectacle jusque dans la rue, une fin très étonnante et inhabituelle). Josef K. se clôt par un simple noir. Comme quasiment toutes mises en scène. Un noir suivi en général par un temps plus ou moins long de silence avant le premier applaudissement qui déclenche le reste de la salle. Ici, la chose s'est passée un peu différemment.



© Fanchon Bilbille.
Un court silence a suivi effectivement le noir sur scène et dans la salle. Alors quelques applaudissements commencèrent, disséminés dans le public. Cela dura quelques secondes et l'on sentit alors une sorte de manque de mobilisation de ce public à cet instant. Lorsque les lumières se rallumèrent et que les comédiennes et les comédiens s'avancèrent pour les saluts, tout revint dans l'ordre : des applaudissements quasi généralisés.

Plusieurs hypothèses à cette réaction légèrement retardée : soit toute une partie de la salle restait choquée, en émoi, demandant quelques secondes de digestion après cette dernière scène, celle où Josef K. est mis à mort par les deux sbires qui le persécutent depuis les premières minutes de l'histoire. Soit c'est l'indétermination d'une partie de ce public quant à ces deux heures de spectacle auquel il venait d'assister… et qui le laissait bras croisés, tête penchée, bouche légèrement tordue vers la gauche dans une attitude sceptique. Soit cette partie du public s'était tout bonnement endormie.

© Fanchon Bilbille.
La dernière hypothèse serait que tout le public se soit endormi, se soit mis à rêver de la pièce et qu'une partie de ses rêves refusent de s'arrêter à la mort du héros ordinaire qu'est Josef K., tandis qu'une autre partie des rêveurs rêve que le spectacle se termine et que, dans ce songe abyssal, ils se voient applaudissant bizarrement à cette mort. Mais ça, c'est très exagéré évidemment. Et pourtant, le pendant serait assez juste avec la mise en scène développée par Clément Poirée qui joue avec les rêves, les fantasmes et les cauchemars terrifiants que Kafka a offert au monde avec son triste sourire.

Dans les ombres du grand plateau du Théâtre de la Tempête surgit la chambre de Josef K. où les policiers viennent l'arrêter, celle de sa voisine dans laquelle il subit un premier interrogatoire, les escaliers de son garni où il échange avec sa logeuse et ceux qui mènent aux greniers où se trouvent le greffe du tribunal, le bureau dans la banque où il travaille et les innombrables portes, celle de la chambre de l'avocate corruptrice et corrompue et les autres lieux labyrinthiques du Procès de Kafka. Des panneaux mouvants, parfois vitrés de glaces dépolies, des trappes, des encadrements et des portes et des escaliers mobiles créent à volonté les lieux de l'action, les espaces. Dans cette danse très précise des perspectives, des murs, des lieux, Josef K court après une justice qui s'escamote sans cesse.

© Fanchon Bilbille.
Tout ce que vit ce héros ordinaire semble d'ailleurs le fuir, tout en le culpabilisant. Cette valse constante du décor le transforme étrangement en point fixe, et l'intérêt se porte la plupart du temps beaucoup plus sur l'attitude et la personnalité des personnages que sur lui. Et tout ce qui l'entoure est d'ailleurs empli de fantaisie, de couleurs, d'ironie, de cruauté parfois, mais une cruauté qui peut fasciner. Au texte du "Procès", Clément Poirée a ajouté des considérations trouvées dans les cahiers de Kafka et surtout une longue scène d'une sorte de parodie de théâtre (tirée d'un autre texte de l'auteur tchèque) totalement excentrique, en costumes délires, qui, en elle-même, absurde, décalée, est magnifiquement interprétée par les comédiennes et les comédiens et il vaut l'éclat de rire, mais qui, dans le déroulé de la pièce, forme une parenthèse un peu vide.

Le circassien Riccardo Pedri intervient également à trois reprises, à la corde lisse et en équilibre sur une échelle flottant à l'horizontale sous les cintres, des parenthèses rêveuses, poétiques, sans aucune interaction avec les autres interprètes. Tout ce foisonnement, ce déchaînement de fantaisie et scènes hautes en couleurs qui malmènent le pauvre K. finissent par étouffer le discours de celui-ci. Le discours de celui qui se bat pour sa liberté, qui se bat contre un ordre, une administration, un pouvoir que personne ne semble remettre en cause à part lui, qui se bat malgré la certitude d'être broyé par la machine.

© Fanchon Bilbille.
Ce "Josef K.", chapeauté d'un melon et orné d'une petite moustache, dans son costume noir, sa chemise blanche et ses chaussures de ville, n'est d'aucune époque. Il paraît à peine réel. Un personnage tout ce qu'il y a d'imaginaire auquel on a du mal à s'attacher malgré l'interprétation au couteau, à la fois en retenue et en vivacité, de Pascal Cesari. Tous les interprètes sont d'ailleurs excellents, avec, pour chacune et chacun, des morceaux de bravoure qui les mettent toutes et tous dans la lumière, chacun leur tour.
◙ Bruno Fougniès

"Josef K."

© Fanchon Bilbille.
D'après "Le Procès" de Franz Kafka.
Adaptation et mise en scène : Clément Poirée.
Collaboration à la mise en scène : Sylvain Dufour.
Avec : Pascal Cesari, Jeanne Lepers, Matthieu Marie, Riccardo Pedri, Lauren Pineau-Orcier, Nanténé Traoré, Aymeric Trionfo, Julien Villa.
Scénographie, accessoires : Erwan Creff, assisté de Caroline Aouin.
Lumières : Guillaume Tesson, assisté d'Édith Biscaro.
Costumes : Hanna Sjödin, assistée de Camille Lamy.
Musique, son : Stéphanie Gibert, assistée de Farid Laroussi.
Maquillage, perruques : Pauline Bry-Martin.
Habillage : Émilie Lechevalier, Solène Truong.
Vidéo : Thomas Rathier.
Régie générale Yan Dekel.
Construction du décor : Émilie Braun.
À partir de 11 ans.
Durée : 2 h 10.

Du 11 septembre au 18 octobre 2026.
Du mardi au samedi à 20 h, dimanche 16 h.
Théâtre de la Tempête, La Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, Paris 12ᵉ.
Téléphone : 01 43 28 36 36.
>> Billetterie en ligne
>> la-tempete.fr

Bruno Fougniès
Jeudi 24 Septembre 2026
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