Théâtre

Avec "1729 secondes" Julie Lerat-Gersant construit un impressionnant dispositif visuel et sonore autour d'une bavure policière tragique

Comment un drame peut-il être évité ? Comment un drame peut-il être provoqué surtout ? Et quelles conséquences pour ceux qui en sont les causes ? Voici sur quoi se focalise la trame de 1729 secondes qui commence par l'annonce du décès d'une petite fille à ses parents par la doctoresse de garde. Un décès causé non pas par une maladie ou un accident, mais par une suite d'événements dont le spectacle va raconter l'enchaînement en remontant dans le temps 24 heures plus tôt.



© Simon Gosselin.
Cuts, fondus au noir, arrêts sur image, voix off, bande son obsédante et musiques aux ambiances inquiétantes sont pleinement utilisés pour ciseler la forme particulière de ce spectacle. Des outils habituellement utilisés au cinéma dans les films de genre comme les thrillers et les polars. Et effectivement, il s'agit ici d'une sorte d'enquête qui ne cherche pas à découvrir les responsables du drame, mais à dévoiler les raisons qui ont mené à celui-ci. Une enquête à rebours, à la quête du fatum qui mena à la mort de Kim, la jeune innocente.

En courtes scènes piochées dans les vies des protagonistes dans cette période de 24 heures précédant le drame, la pièce dévoile les huit personnages principaux qui vont se retrouver impliqués après différentes circonstances et imprévus. L'histoire se déroule à Rennes, dans une université, une MJC en cours de destruction, chez les parents de la victime, au commissariat et dans la périphérie. Le dispositif scénique, simple et efficace, formé de quatre grands panneaux mobiles et la conception très élaborée des lumières permet les changements rapides et les apparitions presque instantanés des personnages. Cette mécanique extrêmement bien huilée donne un rythme haletant, fait d'une suite d'instantanés, au spectacle.

© Alban Van Wassenhove.
En voix off et le plus souvent sur scène, un peu à l'écart des autres interprètes comme un démiurge des consciences (parfois incarnant quelques personnages), Éric Challier intervient tout au long de la pièce en narrateur, figeant les scènes en pleine action ou annonçant les didascalies avant que les personnages n'agissent. Sa présence ressemble à celle d'un maître de cérémonie, d'un monsieur Loyal d'un cirque tragique. Il apporte une distance narrative au drame et dévoile les pensées intimes, cachées, les mobiles inavouables et les hontes des personnages en jeu.

On découvre ainsi le couple de parents bobo, intellectuels en crise parentale (le mari professeur de sociologie à l'université), le beau-frère en détresse, victime d'addiction, la jeune étudiante issue des quartiers mobilisée dans l'action sociale via la protection de familles sans abris dans l'université et la sauvegarde de la MJC du quartier, son amoureuse du moment, une étudiante bourgeoise, incertaine et complexée, un autre jeune homme tombé, lui, amoureux de cette dernière pour les principaux.

Des personnages dont les vies se déroulent dans des univers éloignés que rien ne destine a priori à se retrouver ensemble, impliqués dans une tragédie. L'histoire imaginée par Julie Lerat-Gersant va les entraîner comme des billes jetées dans un entonnoir jusqu'à ces 1729 secondes à attendre l'intervention du Samu, un délai qui empêchera de sauver la petite Kim à cause de la violence et de l'inhumanité dont la police fait preuve dans son intervention contre les manifestants.

© Simon Gosselin.
La mise en scène de Julie Lerat-Gersant est d'une époustouflante efficacité. Aidée en cela par la scénographie et la création des lumières d'Éric Soyer (en collaboration avec Malek Chorfi), d'une précision quasi chirurgicale, qui réussit à rendre parlant l'espace quasiment vide du plateau, délimitant des espaces, utilisant toutes les possibilités pour créer des ambiances différentes et des apparitions quasi mystiques de consciences tentant de sortir de l'ombre pour y rentrer à nouveau. Une lumière que le son et la musique de Clément Mirguet accompagnent main dans la main et qui alimente la tension du spectacle de bout en bout pour ne laisser, je crois, qu'une seule fois le silence retenir les souffles.

Ces éléments techniques sont combinés à une rigueur extrême du jeu des comédiennes et des comédiens dans les apparitions et disparitions, ainsi que dans les instants d'arrêts sur image. Véritables performances qui donnent au spectacle l'aspect d'une machine implacable. Une sensation qui, paradoxalement, nuit à l'émotion que l'on pourrait attendre de cette histoire touchante.

Les personnages étant, d'autre part, presque des archétypes de notre époque : l'intellectuel de gauche capable de pérorer sur la révolte, incapable d'agir, la jeune des quartiers impliquée dans la lutte sociale, le jeune d'origine arabe fulguré par une rencontre romantique, la jeune bourge dont l'ennui est suivi par un psychologue, des schémas de vie qui font ressortir des thèmes aussi différents que les crises conjugales, la drogue, l'homosexualité, l'engagement sociétal, les violences policières et la mise à l'écart des banlieues. Une quantité de thèmes seulement survolés fragilise la profondeur des personnages pour lesquels on a de la peine à s'attacher.

Reste à saluer la puissance de jeu exceptionnelle d'Éric Challier, en narrateur ironique et implacable démiurge, tel le destin.
◙ Bruno Fougniès

Vu au Préau - CDN de Normandie-Vire le 23 janvier 2026.

© Alban Van Wassenhove.
Texte et mise en scène : Julie Lerat-Gersant.
Avec : Cindy Almeida de Brito, Laurianne Baudouin, Zoé Belloche, Walid Caïd, Éric Challier, Juliet Doucet, Thomas Germaine et Thomas Nicolle.
Scénographie : Éric Soyer.
Création des lumières : Éric Soyer, en collaboration avec Malek Chorfi.
Musique : Clément Mirguet.
Dramaturgie : Juliette Alexandre.
Regard chorégraphique : Kaori Ito.
Création marionnette : Marine Dillard.
Costumes : Dimitri Lenin.
Régie générale et régie plateau : Thomas Nicolle.
Décors : Ateliers du Préau.
À partir de 12 ans (tout public).
À partir de la 4e en scolaire.
Durée : 1 h 30.

b[A été représenté du 20 au 23 janvier 2026, au Préau - CDN de Normandie-Vire à Vire (14).

© Alban Van Wassenhove.
Tournée
27 et 28 janvier 2026 : Les Anges au plafond - CDN de Normandie-Rouen, Rouen (76).
Du 4 au 7 février 2026 : TJP - CDN, Strasbourg (67) •
Du 10 au 12 février 2026 : La Comédie de Caen - CDN de Normandie, Caen (14).
24 février 2026 : Le Gallia - Scène conventionnée, Saintes (17).
10 mars 2026 : SN61, Alençon (61).
17 mars 2026 : DSN - Scène nationale, Dieppe (76).

Bruno Fougniès
Mercredi 28 Janvier 2026
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