© Magda Bizarro.
Tiago Rodrigues, devenu depuis directeur du festival d'Avignon, n'a pas son pareil pour subvertir les frontières entre réalité et fiction en s'inspirant de l'existant (qu'il soit humain ou littéraire) pour en faire œuvre personnelle. Ici, au travers de neuf Chants se déployant comme des chorégraphies de mots à résonances écholaliques soutenues par des corps à l'unisson, Antoine va dire Cléopâtre et Cléopâtre va dire Antoine tant l'attraction qui lie ces deux amants opère comme un agent floutant d'emblée leurs identités… Fondus enchainés, faisant entendre l'état fusionnel qu'est le leur, unis puis désunis et réunis jusqu'à la mort dans la singulière bulle de leur intense amour.
Des frontières annihilées, dessinées avec la seule forme du corps de l'aimée… "Antoine dit : Cléopâtre. Cléopâtre dit : Antoine. Antoine dit : L'Égypte est ma prison. Cléopâtre dit : Je suis l'Égypte. Antoine dit : Et j'aime ma prison"… Chaque réplique, dans un chassé-croisé créant le vertige des "sens", étant prise en charge non par le personnage mais par celui à qui elle s'adresse… Tensions des bras se cherchant, des visages se dévisageant, et des mots s'enlaçant les uns aux autres dans un tourbillon propre à nous soulever vers des nuages où se recompose la poésie des corps et des termes ne formant qu'un, précieux élixir cristallisant la passion.
Des frontières annihilées, dessinées avec la seule forme du corps de l'aimée… "Antoine dit : Cléopâtre. Cléopâtre dit : Antoine. Antoine dit : L'Égypte est ma prison. Cléopâtre dit : Je suis l'Égypte. Antoine dit : Et j'aime ma prison"… Chaque réplique, dans un chassé-croisé créant le vertige des "sens", étant prise en charge non par le personnage mais par celui à qui elle s'adresse… Tensions des bras se cherchant, des visages se dévisageant, et des mots s'enlaçant les uns aux autres dans un tourbillon propre à nous soulever vers des nuages où se recompose la poésie des corps et des termes ne formant qu'un, précieux élixir cristallisant la passion.
© Magda Bizarro.
Dans le flux et reflux du langage, comme en surimpression, apparaissent de manière subliminale les traces de leur destin annoncé. Ainsi quand, dès le Premier Chant, Antoine remarque au poignet de Cléopâtre son "bracelet en forme de serpent", on peut entrevoir le venin de celui par lequel, au Neuvième Chant, elle mettra fin à ses jours, lorsque Antoine (la croyant morte) aura auparavant passé son épée au travers de son corps sous l'effet du désespoir. De même, les frontières entre présent, passé et futur sont allègrement transgressées ; les personnages qui en ont conscience ayant à c(h)œur de rester dans leur présent, s'y accrochant comme à une bouée, une obsession les préservant – un temps – de leur chute annoncée.
"L'amour La poésie", au diptyque de Paul Éluard, il faudrait ajouter ici "La politique", ce tiers guerrier qui va séparer les deux amants en rappelant à Rome le vaillant général du triumvirat qu'il est, appelé auprès du jeune César pour défendre l'Empire romain menacé… Antoine, de retour à Rome, dégrisé, le croit-il, de l'emprise de Cléopâtre… Cléopâtre dans son palais d'Alexandrie, refusant la vérité du messager venu l'informer du mariage d'Antoine avec la sœur de César pour raison d'État… La folie furieuse de Cléopâtre dans tous ses états, poignardant les habits laissés par Antoine… Les amants séparés, ravagés… Leurs retrouvailles… La guerre côte à côte… Et Antoine décidant soudain de fuir en mer la bataille, de fuir son honneur en suivant le navire de Cléopâtre s'enfuyant devant lui… L'amour plus fort que l'honneur du général romain… Cléopâtre et Antoine rentrant ensemble dans le présent de leur amour…
De nouveau Antoine et Cléopâtre, Cléopâtre et Antoine, ne formant plus qu'une seule ombre lumineuse dans le halo qui les distingue en les réunissant… Antoine et Cléopâtre, Cléopâtre et Antoine se lançant dans un duo de mots rebondissant les uns sur les autres dans un flux continu digne d'une battle d'anthologie poétique, une battle dont l'un et l'autre seront les complices, entrainés qu'ils sont dans le délire amoureux les transperçant de part en part… Un ultime orgasme partagé dont ils ressortiront enivrés jusqu'à rendre séduisante la mort annoncée.
Sur un plateau nu recouvert d'une immense toile propice aux projections des déserts d'Égypte ou encore des étendues marines s'étendant au large des côtes romaines, les deux acteurs chorégraphes (Sofia Dias et Vitor Roriz, remarquables l'un et l'autre, faisant corps avec les mots qui surgissent d'eux pour rendre palpables les abysses de la passion dévorante) "enchantent" ces neufs Chants à haute intensité poétique.
"L'amour La poésie", au diptyque de Paul Éluard, il faudrait ajouter ici "La politique", ce tiers guerrier qui va séparer les deux amants en rappelant à Rome le vaillant général du triumvirat qu'il est, appelé auprès du jeune César pour défendre l'Empire romain menacé… Antoine, de retour à Rome, dégrisé, le croit-il, de l'emprise de Cléopâtre… Cléopâtre dans son palais d'Alexandrie, refusant la vérité du messager venu l'informer du mariage d'Antoine avec la sœur de César pour raison d'État… La folie furieuse de Cléopâtre dans tous ses états, poignardant les habits laissés par Antoine… Les amants séparés, ravagés… Leurs retrouvailles… La guerre côte à côte… Et Antoine décidant soudain de fuir en mer la bataille, de fuir son honneur en suivant le navire de Cléopâtre s'enfuyant devant lui… L'amour plus fort que l'honneur du général romain… Cléopâtre et Antoine rentrant ensemble dans le présent de leur amour…
De nouveau Antoine et Cléopâtre, Cléopâtre et Antoine, ne formant plus qu'une seule ombre lumineuse dans le halo qui les distingue en les réunissant… Antoine et Cléopâtre, Cléopâtre et Antoine se lançant dans un duo de mots rebondissant les uns sur les autres dans un flux continu digne d'une battle d'anthologie poétique, une battle dont l'un et l'autre seront les complices, entrainés qu'ils sont dans le délire amoureux les transperçant de part en part… Un ultime orgasme partagé dont ils ressortiront enivrés jusqu'à rendre séduisante la mort annoncée.
Sur un plateau nu recouvert d'une immense toile propice aux projections des déserts d'Égypte ou encore des étendues marines s'étendant au large des côtes romaines, les deux acteurs chorégraphes (Sofia Dias et Vitor Roriz, remarquables l'un et l'autre, faisant corps avec les mots qui surgissent d'eux pour rendre palpables les abysses de la passion dévorante) "enchantent" ces neufs Chants à haute intensité poétique.
© Magda Bizarro.
Lorsque leurs visages – ceux de Cléopâtre et Antoine – viennent à se refléter dans les cercles du mobile accroché aux cintres et que le jeu des lumières sculpte leur présence, on est littéralement subjugué par ce théâtre puisant ses seules ressources dans une économie parfaite. De même lorsque la musique du film de Joseph L. Mankiewicz, mettant en jeu le couple passionnel formé par Elizabeth Taylor et Richard Burton dans le rôle-titre, vient subrepticement s'inviter lors de pauses à vue, ses échos nous transpercent.
Tiago Rodrigues, né à Lisbonne trois ans après la Révolution des œillets, n'était encore qu'un jeune metteur en scène lorsqu'il a créé cette épure d'"Antoine et Cléopâtre". Cristallisant l'essence de "L'amour fou" (André Breton) dans ce long poème en prose, à l'instar de Cléopâtre à qui il fait dire que les "fautes d'Antoine sont la lumière qu'il projette sur les autres", on pourrait dire que les errements/errances de ses personnages – portés au plateau avec une grâce infinie – nous illuminent.
◙ Yves Kafka
Vu le mercredi 7 janvier 2026, Salle Vauthier du tnba (Théâtre national de Bordeaux Aquitaine), Bordeaux.
Création originale de la compagnie Mundo Perfeito, en décembre 2014, au Centro Cultural de Belém, Lisboa (Portugal) et représenté du 12 au 18 juillet 2015 au Festival d'Avignon, version en portugais.
Tiago Rodrigues, né à Lisbonne trois ans après la Révolution des œillets, n'était encore qu'un jeune metteur en scène lorsqu'il a créé cette épure d'"Antoine et Cléopâtre". Cristallisant l'essence de "L'amour fou" (André Breton) dans ce long poème en prose, à l'instar de Cléopâtre à qui il fait dire que les "fautes d'Antoine sont la lumière qu'il projette sur les autres", on pourrait dire que les errements/errances de ses personnages – portés au plateau avec une grâce infinie – nous illuminent.
◙ Yves Kafka
Vu le mercredi 7 janvier 2026, Salle Vauthier du tnba (Théâtre national de Bordeaux Aquitaine), Bordeaux.
Création originale de la compagnie Mundo Perfeito, en décembre 2014, au Centro Cultural de Belém, Lisboa (Portugal) et représenté du 12 au 18 juillet 2015 au Festival d'Avignon, version en portugais.
"Antoine et Cléopâtre"
© Magda Bizarro.
Version en français.
Traduction française : Thomas Resendes.
Texte : Tiago Rodrigues.
Mise en scène : Tiago Rodrigues (avec des citations d'"Antoine et Cléopâtre" de William Shakespeare).
Avec : Sofia Dias et Vítor Roriz.
Collaboration artistique : Maria João Serrão et Thomas Walgrave.
Scénographie : Ângela Rocha.
Costumes : Ângela Rocha et Magda Bizarro.
Création lumière : Nuno Meira.
Musique : extraits de la bande originale du film "Cléopâtre" (1963), composée par Alex North.
Construction du mobile : Decor Galamba.
Direction technique et régie lumière : Cárin Geada.
Régie plateau : Catarina Mendes.
Régie son : Frisson.
À partir de 14 ans.
Durée : 1 h 20.
Du mercredi 7 janvier au vendredi 16 janvier 2026.
Du mardi au vendredi à 20 h, samedi à 18 h.
Théâtre national de Bordeaux Aquitaine, Salle Vauthier, 3, lace Pierre Renaudel, Bordeaux.
Téléphone : 05 56 33 36 60.
>> Billetterie en ligne
>> tnba.org
Traduction française : Thomas Resendes.
Texte : Tiago Rodrigues.
Mise en scène : Tiago Rodrigues (avec des citations d'"Antoine et Cléopâtre" de William Shakespeare).
Avec : Sofia Dias et Vítor Roriz.
Collaboration artistique : Maria João Serrão et Thomas Walgrave.
Scénographie : Ângela Rocha.
Costumes : Ângela Rocha et Magda Bizarro.
Création lumière : Nuno Meira.
Musique : extraits de la bande originale du film "Cléopâtre" (1963), composée par Alex North.
Construction du mobile : Decor Galamba.
Direction technique et régie lumière : Cárin Geada.
Régie plateau : Catarina Mendes.
Régie son : Frisson.
À partir de 14 ans.
Durée : 1 h 20.
Du mercredi 7 janvier au vendredi 16 janvier 2026.
Du mardi au vendredi à 20 h, samedi à 18 h.
Théâtre national de Bordeaux Aquitaine, Salle Vauthier, 3, lace Pierre Renaudel, Bordeaux.
Téléphone : 05 56 33 36 60.
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