Théâtre

"À mes amours" Oh les beaux souvenirs des premières fois…

Si, selon la formule fameuse du non moins fameux psychanalyste Jacques Lacan, "L'amour, c'est donner ce qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas", on peut dire que l'immortelle Adèle (sa dernière création, "De la mort qui tue", découverte au festival L'Échappée Belle en juin dernier, nous a ravis) aurait pu être l'inspiratrice de cette saillie verbale… En effet les jeux enfantins (?) de l'amour et du désir sont ici "présentés sur un plateau" avec une truculence délicieuse propre à nous replonger dans le trouble de nos premiers émois.



© NicoM.
Avec pour seul accessoire une chaise – ustensile utilisé avant elle par nombre de grands talents, au rang desquels Zouc et Denis Lavant –, Adèle Zouane traverse les premiers âges de sa jeune existence pour en extraire ses coups de cœur heureux et/ou malheureux. En bord de scène, joignant le geste à la parole, elle dépose, "de la main même qui a écrit sa première lettre d'amour", une enveloppe liminaire dont le contenu constituera le clou de la performance.

Son premier amour, classe de CE2, c'est Rémi. Au plus profond de lui, il l'aime, sûr… Mais de l'extérieur, non. Et puis il y a Victoria avec laquelle il traîne, "elle est pas canon pourtant". La petite Adèle se fend alors d'une lettre où elle lui déclare son amour, à la folie, avec pour réponse : "Merci, mais je t'aimerai jamais". Sa première déception amoureuse… Classe de CM1, ce sera Maxime qui l'aimera plus qu'Anaïs… Et même qu'elle a décidé de lui faire un bisou sur la bouche en ce dernier jour de primaire… mais, en 6e, il va se marier avec une autre, c'est couru d'avance. Tendres amours enfantines qui – vues de loin – peuvent apparaître charmantes, mais qui égratignent à jamais les jeunes pousses, comme le feront plus tard les "vrais" chagrins d'amour.

© NicoM.
Chaussures plates, socquettes aux pieds, habillée comme un sac, la comédienne multiplie les minauderies – jusqu'à friser parfois la caricature – de l'enfance, affichant frontalement ce qui la remue. Onze ans, l'âge de la sixième et d'adresser "la" lettre à celui qu'elle épousera plus tard. Mais comme c'est inhumain d'imaginer qu'un seul homme existe, elle préfèrera, lucide, s'écrire à elle-même pour espérer "avoir fourré sa langue dans une bouche". Là, assise à côté de Jérémy, elle le kiffe, sans réciprocité apparente. Qu'à cela ne tienne, la colo dans les Pyrénées est annoncée avec plein de garçons à la clé. L'attente cette fois ne sera pas vaine…

Son premier baiser… Le troisième slow avec Alexandre donnera lieu à un exercice d'anthologie de langues appliquées mêlant les allées et venues zyeutées dans les films. Cependant, à la question imprudente de savoir combien de temps ils s'aimeront, Alexandre lèvera la main en écartant ses doigts : cinq minutes… Et il reste encore deux semaines de colo… Philosophe déjà, elle se dira qu'il faut en essayer beaucoup, des hommes, pour trouver le bon, le rêve d'avoir une maison bleue et des jumeaux peut attendre encore un peu…

Puis sonnera l'heure du lycée et de Sylvain, de ses cheveux courts, de ses yeux verts et de sa façon à nulle autre pareille de se déplacer lentement. Sylvain, le timide, qui s'évanouira avant que tout le monde ne voie que c'était lui le loup… Sa première fois. Mais il l'aimait décidément trop ce garçon, alors ce sera Victor… Mais qu'en est-il de cet autre garçon dont elle masse présentement le crâne et dont les lèvres pulpeuses excitent son désir ? Ses premières interrogations sur les liens qui unissent et/ou opposent l'amour et le désir. Alors ce sera François, puis Thibaut. Le temps du bilan comptable venu – nombre d'amoureux, de partenaires sexuels, etc. –, d'autres garçons défileront dans sa mémoire vive avec la question vitale chevillée au corps : comment se faire désirer ? Son obsession première.

Adèle Zouane © Olivier Allard.
Si on envoie trop vite un message, on se grille. Mais, comme ça au moins, on a su qu'"il" ne répondrait pas… Salle éclairée, c'est l'occasion pour la comédienne de donner un conseil à tous les garçons assis sagement ce soir devant elle, captifs dans les travées : "les filles, elles préfèrent un petit non à un long silence"… On sent là le vécu. Et puis, de toutes les façons, on sait qu'à chaque fois, on se remet de nos échecs… Bientôt le printemps viendra avec la promesse de nouvelles rencontres… Déjà Yohann est là, et lorsque les hormones parlent, ça urge. Et il a beau jouer le blasé, elle sait ce que le corps exige.

Au terme de cette traversée ludique des premières fois, épousant tour à tour les méandres du désir et de l'amour conjugués à tous les temps, une chute résonnant comme l'écho de la lettre primale viendra ponctuer avec malice cette quête universelle du désir d'aimer et d'être aimé. Adèle Zouane puisant dans ses propres expériences la matière vivante de sa performance, réussit le pari de nous entrainer gaiement à sa suite vers les verts et moins verts paradis des amours fondatrices.

Vu le 12 janvier aux Colonnes, Scène nationale Carré-Colonnes de Saint-Médard - Blanquefort (33).

"À mes amours"

Texte : Adèle Zouane.
Mise en scène : Adrien Letartre.
Avec : Adèle Zouane.
Regard : Éric Didry.
Costume : Oria Steenkiste.
Durée : 1 h 10.

Représenté du vendredi 12 au samedi 13 janvier 2024 aux Colonnes - Scène nationale Carré-Colonnes, Saint Médard - Blanquefort (33).

Tournée
18 mai 2024 : Centre culturel René Proby, Saint-Martin-d'Hères (38).
© NicoM.

Yves Kafka
Mercredi 17 Janvier 2024
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