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Théâtre

Rire et émotions mêlés dans une pièce toute en délicatesse… comme une sonate des cœurs purs

"Adieu Monsieur Haffmann", Petit Montparnasse, Paris

La pièce est dessinée en traits purs, comme une esquisse, une encre fine qui laisse autant de place à l'imaginaire dans les espaces laissés vides que dans les tracés. Une sorte de stylisation mêlée à une extrême pudeur pour permettre à cette histoire de briller malgré la noirceur de l'époque où elle se déroule.



© Évelyne Desaux.
© Évelyne Desaux.
1942, les nazis instaurent le port obligatoire de l'étoile jaune pour les Juifs, monsieur Haffmann décide de se cacher dans la cave de sa bijouterie et d'en confier la direction (ainsi que sa propre sécurité) à son employé goy Pierre Vigneau.

Le décor sobre de Caroline Mexme, tout en déclinaisons de gris, sert de fond à cette époque aux couleurs vert-de-gris. D'un côté la cave où se cache Joseph Haffmann, de l'autre l'appartement à l'étage où s'installent Pierre et sa femme, jeune couple en attente d'un enfant qui ne vient pas. Dehors, les persécutions contre les Juifs s'intensifient, dénonciations, expropriations, et puis la rafle du Vél d'Hiv…

C'est dans ce huis clos que va se dérouler la pièce. Une vie à trois qui s'organise sur la base d'un double contrat : donnant-donnant. L'employé-modèle accepte de cacher son patron et de diriger la boutique à condition que celui-ci veuille bien tenter de mettre enceinte sa femme - car lui-même est stérile et monsieur Haffmann si fertile que sa descendance est déjà au nombre de quatre. Contrat aux allures diaboliques dans une époque où l'intégrité est soumise à toutes sortes de tentations, où toutes les trahisons sont possibles.

© Évelyne Desaux.
© Évelyne Desaux.
La petite joaillerie, dont la renommée ne fait qu'augmenter grâce au talent de l'ancien employé, devient alors une sorte de frontière, de sas, entre le monde extérieur occupé par l'armée d'Hitler, et le monde clandestin où, malgré les drames du moment, la vie continue de bouillonner, de rêver et de créer un avenir. La délicatesse de l'écriture et du jeu des comédiens évite tous les pièges de l'exagération ou du scabreux, et ce sont des échanges touchants, pudiques, aux silences riches de sens qui forme l'essentielle de cette sonate des cœurs purs. Sans oublier les rires et les sourires provoqués par cette situation de ménage à trois consenti.

La mise en scène de Jean-Philippe Daguerre fonctionne sur le principe du montage cinéma : des scènes courtes, vives, avec des "cuts" aux noirs rapides et des fondus enchaînés subtils, soutenus par une bande son pertinente. Le spectacle défile ainsi sur un rythme intense. Les comédiens, tous très justes, absolument bien campés dans leurs rôles ajoutent à l'attraction que suscite cette histoire.

Alexandre Bonstein incarne un monsieur Haffmann d'une absolue grâce, à la fois effacé et combatif, Grégori Baquet construit un Pierre Vigneau sensible, attachant dans ses doutes, touchant dans son amour. Julie Cavanna dessine une femme à la fois forte et troublée par l'étrange situation où elle est plongée, elle parvient à faire naître des émotions avec des presque rien, toute en finesse. Tous les trois sont au diapason de la mise en scène : leurs jeux sont faits de touches délicates et d'esquisses suggestives.

© Évelyne Desaux.
© Évelyne Desaux.
On pourrait faire le reproche d'un dénouement un peu trop optimiste. Reste que les horreurs de l'Histoire ne sont pas édulcorées (grâce notamment à la belle dangerosité du couple de nazis interprété par Charlotte Matzneff, capable de rendre un rire aussi acéré que du barbelé, et Franck Desmedt au sourire si carnassier que l'on ne peut que se sentir proie face à lui).

Mais aussi à cause des références à la véritable histoire des spoliations d'œuvres d'art faites à Paul Rosenberg par les nazis. "La femme assise", tableau de Matisse qui faisait partie de sa collection, joue un rôle important dans cette histoire.

Et c'est finalement un message d'espoir en l'humain qui reste.

"Adieu Monsieur Haffmann"

Texte : Jean-Philippe Daguerre.
Mise en scène : Jean-Philippe Daguerre.
Avec : Grégori Baquet ou Charles Lelaure, Julie Cavanna, Alexandre Bonstein, Franck Desmedt ou Jean-Philippe Daguerre, Charlotte Matzneff ou Salomé Villiers.
Décor : Caroline Mexme.
Musique et assistanat à la mise en scène: Hervé Haine.
Lumières : Aurélien Amsellem.
Costumes: Virginie H.
Collaboration artistique: Laurence Pollet-Villard.
Durée : 1 h 25.

Du 13 janvier au 18 mars 2018.
Mardi au samedi à 21 h, dimanche à 15 h.
Petit Montparnasse, Paris 14e, 01 43 22 77 74.
>> theatremontparnasse.com

Bruno Fougniès
Mardi 30 Janvier 2018

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