La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.



Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Lyrique

De poignants "Dialogues des Carmélites" au Théâtre des Champs-Élysées

Jusqu'au 16 février 2018, reprise au TCE de la production d'Olivier Py du chef-d'œuvre de Francis Poulenc avec une superbe distribution dominée par Patricia Petibon. Un spectacle de haut lignage où ont aussi leur part un Orchestre national de France souverain, les chœurs du TCE et de l'Ensemble Aedes dirigés par Jérémie Rhorer.



© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
Entre la découverte du dialogue cinématographique de Georges Bernanos (celui de "Dialogues des Carmélites" de Philippe Agostini) en 1953 et la création de la plus haute de ses œuvres en 1957 (à Milan puis à Paris), Francis Poulenc est passé par tous les états, a vécu un drame sans précédent (en perdant son compagnon) et passe même finalement deux semaines dans une clinique pour surmonter une angoisse qui l'a submergé peu à peu. Mais son grand opéra fondé sur l'histoire vraie du martyre de carmélites guillotinées en 1794, onze jours avant la fin de la Terreur, est un triomphe.

Ces quatre années passées ont été en tout cas pour Francis Poulenc celles de la solitude, de la fièvre et d'une passion quasi christique, les plus difficiles sans doute depuis sa conversion de 1936. Isolé dans le monde musical des années cinquante qui ne jure que par une avant-garde méprisant l'ordre tonal, ce Chrétien ne saurait s'y rallier. Renoncer à la tonalité (donc à un ordre métaphysique) consisterait en effet en une véritable impiété. Impensable.

Mais la spiritualité du croyant ne rime pas dans cette époque d'après-guerre avec une foi tranquille. Les charniers de ce XXe siècle sanglant n'ont-t-ils pas confirmé que Dieu est bien mort - après Nietzsche ? Aussi Poulenc affirmera se retrouver absolument dans la foi inquiète et amère d'un Bernanos comme dans les questions posées par ses "Dialogues". Une jeune aristocrate, Blanche de La Force, entre au Carmel pour échapper à la peur du monde. Elle éprouvera dans la communauté qu'elle a rejointe des terreurs bien plus vertigineuses face au silence de Dieu, à l'abandon de l'orgueil, à la mort, au sacrifice, mais elle y trouvera aussi la signification transcendante de sa vie.

© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
Disons-le d'emblée, la mise en scène d'Olivier Py, créée au TCE à l'occasion du cinquantenaire de la mort de Francis Poulenc en 2013, est une réussite admirable (nonobstant un ou deux tics auxquels il pourrait maintenant renoncer, comme ces mots qu'on n'en finit pas de tracer sur les murs dans chacun de ses spectacles).

Faisant le choix de l'austérité et du vide (évoquant parfois en noir et blanc une toile de Philippe de Champaigne) - un monde carcéral, ténébreux tel le désert spirituel que doivent affronter les Carmélites -, le metteur en scène use de panneaux glissants et de rares objets pour caractériser les différents lieux de la tragédie dans le livret (hôtel particulier La Force, parloir du couvent, jardin à Compiègne, puis Paris et sa geôle, sa Place de la Nation où on guillotine) tout en installant le climat oppressant idoine d'un cadre unique noir, formant souvent une croix à l'ouverture ou à la fermeture.

Trois tableaux particulièrement naïfs, comme la foi de la jeune Sœur Constance, symbolisent la fraternité de ces femmes de tous âges qui ont renoncé à tout pour nouer une alliance mystique avec Jésus et son sacrifice. Les scènes se succèdent, établissant leurs caractères divers, l'héroïsme, l'humilité, la dureté ou la tentation de la palinodie (Blanche, Mme de Croissy, Mère Marie). La référence à la période révolutionnaire est présente mais discrète. Pour le croyant qu'est Olivier Py, il s'agit bien d'une histoire universelle.

© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
Parmi les très belles idées offertes ici, signalons la terrible agonie de la Vieille Prieure comme vue du ciel (avec le public à la place de ce Dieu peut-être absent) et la scène finale sublime, où les implacables bruits du couperet vident le plateau ; chacune des religieuses allumant une étoile dans le ciel d'un soir "fait (…) de bleu mystique".

Patricia Petibon est une Blanche de La Force inégalable, idéale, la seule aujourd'hui. Dès son entrée en scène, force est de constater qu'elle a vingt-cinq ans pour toujours, vocalement et physiquement. Ce rôle qu'elle a chanté sur les plus grandes scènes est désormais le sien, exclusivement. Elle y est magnifique. Son chant à la ligne parfaite, aux inflexions artistes, épouse superbement la prosodie du texte - une obsession pour Poulenc, après Debussy. Les tumultueux sentiments agonistiques que traverse son personnage, comme les diffractions de la lumière du jour jusqu'à la nuit sur une cathédrale, sont éloquents et beaux dans un art de la conversation musicale d'un raffinement inouï.

Dans cette maîtrise d'un art majeur, elle est rejointe par Stanislas de Barbeyrac dans le rôle du Chevalier (son frère). Le timbre du ténor est d'un éclat sans pareil ; le phrasé, la diction, la projection sont tout simplement parfaits. Quel beau Pelléas a-t-il dû être à Bordeaux !

© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
Dans ce beau théâtre des Champs-Élysées, a-t-on jamais mieux apprécié le mezzo de Sophie Koch ? En Sous-prieure, l'ambivalente Mère Marie, sa déclamation ouvragée offre un contrepoint idéal dans ces dialogues. L'ange Sabine Devieilhe est, quant à elle, une lumineuse Sœur Constance. Son chant cristallin et pur exprime bien l'état de sainteté primitif de son personnage.

Si la Mme Lidoine de Véronique Gens est une Prieure émouvante, quoique parfois un peu monotone, la Vieille Prieure d'Anne Sofie von Otter bouleverse dans sa grande scène d'agonie. Vocalement ardu, son rôle lui réserve une série d'obstacles (dans les passages de registres vers l'aigu ou le grave) que sa tessiture de mezzo négocie deux ou trois fois périlleusement (c'est un rôle prévu pour une alto). Son engagement comme celui de ses camarades emporte néanmoins tout sur son passage. Citons aussi Nicolas Cavallier (un tendre père ici), Enguerrand de Hys, premier Commissaire aux contours nets, Arnaud Richard et Matthieu Lécroart, marquants eux aussi.

© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
Jérémie Rhorer entraîne l'Orchestre national de France et les chœurs vers l'apothéose mystique finale en un geste précis, idéalement équilibré entre accompagnement coloriste individualisé des personnages (respectant le vœu de Poulenc d'un orchestre labile, translucide, accompagnant les voix) jusqu'à la ferveur lyrique s'assombrissant d'interludes en interludes. Les solistes et les pupitres de l'orchestre font encore merveille et sont bien les agents de cette Grâce (toute musicale ici) qui finit par triompher.

Spectacle vu le 7 février 2018.

Dernières dates au TCE : mercredi 14, vendredi 16 février 2018 à 19 h 30.

Au Théâtre de Caen les 22 et 24 février 2018.

© Vincent Pontet.
© Vincent Pontet.
Retransmission sur France Musique le 25 février 2018 à 20 h.

Théâtre des Champs-Élysées.
15 avenue Montaigne, Paris 8e.
Tél. : 01 49 52 50 50.
>> theatrechampselysees.fr

Jérémie Rhorer, direction musicale.
Olivier Py, mise en scène.
Pierre-André Weitz, scénographie et costumes.
Bertrand Killy, lumières.

Patricia Petibon, Blanche de la Force.
Sophie Koch, Mère Marie de l’Incarnation.
Véronique Gens, Madame Lidoine.
Sabine Devieilhe, Sœur Constance de Saint Denis.
Anne Sofie von Otter, Madame de Croissy.
Stanislas de Barbeyrac, Le Chevalier de la Force.
Nicolas Cavallier, Le Marquis de la Force.
Sarah Jouffroy, Mère Jeanne de l’Enfant Jésus.
Lucie Roche, Sœur Mathilde.
François Piolino, Le Père confesseur du couvent.
Enguerrand de Hys, Le premier commissaire.
Arnaud Richard, Le second commissaire, un officier.
Matthieu Lécroart, Thierry, le médecin, le geôlier.

Orchestre national de France.
Chœur du Théâtre des Champs-Élysées.
Ensemble Aedes.
Mathieu Romano, direction.

Christine Ducq
Mercredi 14 Février 2018

Nouveau commentaire :

Concerts | Lyrique





Publicité



À découvrir

Si Louise Michel m'était contée… Cabaret peu orthodoxe sur l'art de la rébellion !

"Cabaret Louise", Théâtre Le Funambule Montmartre, Paris

Reprise Grandes ignorées de nos scolarités boutonneuses, la Commune et sa compagne Louise Michel sont tirées du passé et ici convoquées à une célébration festive et effrontée, bâtie sur un cinquantenaire soixante-huitard bienfaisant, où se réunissent de manière intempestive, ou pas, Rimbaud, Hugo, Léo et Théophile Ferré, Louise Attaque, Johnny Hallyday, Jules Ferry et Adolphe Thiers, etc., prenant vie grâce aux joyeux jeux virtuoses de Charlotte Zotto et Régis Vlachos.

Si Louise Michel m'était contée… Cabaret peu orthodoxe sur l'art de la rébellion !
En une forme de cabaret drolatique, foutraque, jouissif et impertinent, est rendu hommage à la révolte, à l'espérance d'une toujours future révolution, au souvenir de celles qui ont eu lieu - sans malheureusement toujours beaucoup d'efficience -, à celles et ceux - communards ou soixante-huitards - qui les imaginèrent sur le terreau de folles utopies. Régis Vlachos nous offre à nouveau un insolent et hilarant éloge d'une nouvelle rébellion à inventer, nous incitant, dans le respect de nos libertés individuelles, à nous indigner encore et toujours.

Cet hommage audacieux et - forcément - libertaire est associé subtilement, dans un intelligent second plan et en un judicieux contrepoint, à nos désespérantes actualités. Et, tour de force réussi, est généré, en complément inattendu et croustillant, une approche de mise en abyme conjugale du couple tentant de représenter le spectacle tout en l'interrompant de tempétueuses disputes, de tentatives de réconciliation… ou de négociation de définitive séparation... Instillant ainsi dans tous les tiroirs narratifs, une revendication féminine et féministe émanant historiquement de Louise Michel et, dans une contemporanéité militante, celle de la femme d'aujourd'hui que sont les comédiennes Charlotte Zotto et Johanna Garnier.

Gil Chauveau
22/01/2019
Spectacle à la Une

"Cassandra", cruauté et infinie tendresse pour conter le métier de comédienne

La chronique d'Isa-belle L

"Cassandra", C majuscule s'il vous plaît. Pas uniquement parce que c'est un prénom qui, aussi, introduit une phrase ou parce que c'est le titre du spectacle, mais parce que Cassandra, qu'elle soit moderne ici, mythique là-bas, mérite en capitale (C) cette jolie troisième lettre de l'alphabet à chaque recoin de mon papier. La lettre "C" comme Cassandra et comme le nom de famille de l'auteur. Rodolphe Corrion.

Deux C valent pour un troisième : Coïncidence. L'auteur, masculin, très habile répondant au nom de "Corrion" a écrit pour une comédienne à multiples facettes ce seul(e) en scène. Nous voilà à 3 C et trois bonnes raisons d'aller découvrir et applaudir ce spectacle mené de main de maîtresse par la comédienne Dorothée Girot. Jolie blonde explosive, sincère et talentueuse.

Inspiré du mythe de Cassandre, Rodolphe Corrion nous propose aujourd'hui, dans son texte à l'humour finement brodé, un personnage - Théodora -, comédienne enchaînant les castings avec peine, se retrouvant d'ailleurs en intro de spectacle, face à une conseillère Pôle Emploi. Excellent moment et monologue réjouissant. Théodora sent que quelque chose va se produire dans la vie de cette conseillère, quelque chose de… bah ! Oui. Il va se passer quelque chose… elle l'avait sentie, on ne l'a pas écoutée puis… la conseillère, elle ne l'a plus jamais revue.

Isabelle Lauriou
27/03/2019
Sortie à la Une

À écouter : Anémone mange ses frites, mais ce qu’elle "préfère le plus au monde, c’est rien foutre"

Difficile d’interviewer Anémone. Elle sortait de son spectacle "Grossesses nerveuses" qu’elle joue en ce moment au Théâtre Daunou (voir article) et nous l’avons rejoint à la brasserie du coin. Elle y mangeait ses frites et manifestement l’interview ne l’intéressait pas. Malgré les efforts de l’interviewer (moi !) dont les gouttes de sueur perlaient sur le visage en décomposition au fur et à mesure de l’entretien, Anémone nous a répondu de façon claire, nette et expéditive.


À écouter : Anémone mange ses frites, mais ce qu’elle
Au passage, voici la définition de "contre-emploi" au théâtre ou au cinéma : assumer des rôles différents de celui joué habituellement et non par rapport à ce qu’on est dans la "vraie" vie. Ce qu’on a, entre autres, essayé (je dis bien "essayer" !) de demander à Anémone était de savoir pour quelle raison elle ne s'est pas plus mise en danger pour jouer autre chose que le personnage qu'elle a toute sa vie incarnée, c’est-à-dire celui d'une bourgeoise ou une vieille fille un peu coincée. Un "contre-emploi" véritable qu’elle a tenu (et justement pour lequel elle a été récompensée par le César de la meilleure actrice) est celui du Grand chemin.

Possible que l'on s'y soit très mal pris. Peut-être aurait-il fallu parler d'autres choses que de "spectacle" ?

Cet entretien reste tout de même un moment (court mais...) mémorable. À écouter absolument !

Musique : Pierre-Yves Plat

À lire >> Une Anémone en fleur au Théâtre Daunou

À venir : Interview exclusive de Pierre Santini suite à son annonce de départ du Théâtre Mouffetard.
interview_d_anemone.mp3 Interview d'Anémone.mp3  (3.33 Mo)


Sheila Louinet
23/05/2011