La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.
La Revue du Spe La Revue du Spe

La Revue du Spectacle, le magazine de tous les arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, arts de la rue, agenda, CD, etc.

Depuis 1989, le magazine du spectacle vivant et des arts de la scène - Un art sans artistes est une démocratie sans voix - Vous trouvez que la culture coûte cher ? Essayez l’ignorance… - La Revue du Spectacle soutient les intermittents du spectacle





Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

"La Cantatrice chauve"… Une merveilleuse et brève histoire du temps*

"La Cantatrice chauve", Théâtre de Belleville, Paris

En réponse à la Seconde Guerre mondiale, un nouveau courant littéraire émerge : celui de l'absurde. Des dramaturges, tels Ionesco et Beckett pour ne citer que les plus connus, s'interrogent sur le non-sens de la vie qui conduit inéluctablement à la mort. "La Cantatrice chauve" est la première pièce se réclamant de ce genre. Ionesco la définit même comme une "anti-pièce", c'est de l'"antithéâtre".



© Manuel Vidal, Martin Van Eeckhoudt.
© Manuel Vidal, Martin Van Eeckhoudt.
Une pièce où le "a" privatif prime. Une trame atemporelle. Le décor est constitué de rideaux d'horloges indiquant toutes un horaire différent. Les Smith affirment qu'ils n'ont pas l'heure. On ne sait pas à quel moment de la journée se déroulent les faits, ni combien de temps il s'écoule. L'action défile, s'arrête, s'accélère, décélère, se rembobine, se répète, se multiplie… Le temps se distord, se crée, se rompt, se réinvente.

Des personnages sans visage, qui sont interchangeables. Les hommes parlent d'une voix de femme, les femmes d'une voix d'homme. Le couple des Smith devient le couple des Martin et le couple des Martin devient le couple des Smith. La famille de Bobby Watson se compose uniquement d'individus portant le même nom de Bobby Watson.

Des dialogues sans logique, sans contenu, sans échange. Ce n'est plus du langage, c'est de la langue dans la forme la plus pure qui soit. C'est une association de mots, une suite de syllabes, de sonorités, un assemblage d'images... Le concret laisse place à l'abstrait. Le sens n'a plus sa place. L'esthétique le remplace.

© Manuel Vidal, Martin Van Eeckhoudt.
© Manuel Vidal, Martin Van Eeckhoudt.
Les corps sont sobres et élégants, vêtus de noir. Les visages clownesques, fardés de blanc et les pommettes roses, allusion aux farceurs de cirques. Car c'est exactement ça : une énorme farce, une farce qui se joue des conventions sociales. Ionesco ridiculise les codes de la société. Il caricature la bourgeoisie anglaise, les conversations insipides et inutiles où la banalité devient conformité…

Et la force du dramaturge est d'avoir déguisé son drame en comédie. Les artistes lui rendent honneur en invoquant le comique tout en sauvegardant l'aspect tragique. Sophie Le Garles, dans le rôle de la bonne, vous envoûte tout autant qu'elle vous émeut lorsqu'elle récite le feu. Vous ne pouvez détourner le regard de ses yeux qui s'emplissent de larmes. Les comédiens possèdent tous une vraie force de jeu, un pouvoir magnétisant qui vous tient pendant toute la durée du spectacle.

Une fois celui-ci achevé, vous ne pouvez qu'ovationner l'incroyable travail de mise en scène. Que vous ayez aimé ou non, vous ne pouvez pas nier la qualité de la prestation. Avec une synchronisation parfaite, les comédiens sont à l'écoute les uns des autres et à l'écoute d'eux-mêmes. Ils débitent les répliques à un rythme effréné mais tout en restant tout le temps parfaitement cohérent… dans la limite du possible en tenant compte du texte.

La seule critique que l'on peut émettre est peut-être cette sensation de longueur que l'on perçoit vers la fin. Enfin… même dans cet éventuel reproche, l'adaptation reste dans le thème : celui de la perception du temps. Un spectacle de théâtre où le terme d'acteur est trop réducteur ; nous voyons évoluer des performeurs. La performance s'apparente à une danse. Les membres de la compagnie Ubu Pop Corp' sont tour à tour comédiens, instruments, chanteurs, danseurs, conteurs… Un bonheur.

* Référence à Stephen Hawking, physicien théoricien et cosmologiste britannique, et son livre "Une brève histoire du temps" (A Brief History of Time).

"La Cantatrice chauve"

© Manuel Vidal, Martin Van Eeckhoudt.
© Manuel Vidal, Martin Van Eeckhoudt.
Texte : Eugène Ionesco.
Mise en scène : Judith Andrès.
Avec : Judith Andrès, Brice Borg, Sophie Le Garles, Sara Lo Voi, Luca Teodori et Célian D'Auvigny en alternance avec Martin Van Eeckhoudt.
Compagnie Ubu Pop Corp'.
Durée : 1 h.

Du 11 juillet au 15 septembre 2017.
Du mardi au samedi à 19 h 15 (relâche les 12, 15 et 16 août).
Théâtre de Belleville, Paris 11e, 01 48 06 72 34.
>> theatredebelleville.com

Ludivine Picot
Vendredi 25 Août 2017

Nouveau commentaire :

Théâtre | Avignon 2017 | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives





    Aucun événement à cette date.

Publicité



À découvrir

"La Cantatrice chauve"… Une merveilleuse et brève histoire du temps*

"La Cantatrice chauve", Théâtre de Belleville, Paris

En réponse à la Seconde Guerre mondiale, un nouveau courant littéraire émerge : celui de l'absurde. Des dramaturges, tels Ionesco et Beckett pour ne citer que les plus connus, s'interrogent sur le non-sens de la vie qui conduit inéluctablement à la mort. "La Cantatrice chauve" est la première pièce se réclamant de ce genre. Ionesco la définit même comme une "anti-pièce", c'est de l'"antithéâtre".

Une pièce où le "a" privatif prime. Une trame atemporelle. Le décor est constitué de rideaux d'horloges indiquant toutes un horaire différent. Les Smith affirment qu'ils n'ont pas l'heure. On ne sait pas à quel moment de la journée se déroulent les faits, ni combien de temps il s'écoule. L'action défile, s'arrête, s'accélère, décélère, se rembobine, se répète, se multiplie… Le temps se distord, se crée, se rompt, se réinvente.

Des personnages sans visage, qui sont interchangeables. Les hommes parlent d'une voix de femme, les femmes d'une voix d'homme. Le couple des Smith devient le couple des Martin et le couple des Martin devient le couple des Smith. La famille de Bobby Watson se compose uniquement d'individus portant le même nom de Bobby Watson.

Des dialogues sans logique, sans contenu, sans échange. Ce n'est plus du langage, c'est de la langue dans la forme la plus pure qui soit. C'est une association de mots, une suite de syllabes, de sonorités, un assemblage d'images... Le concret laisse place à l'abstrait. Le sens n'a plus sa place. L'esthétique le remplace.

Ludivine Picot
25/08/2017
Spectacle à la Une

Toute recherche sur la condition de l'homme passe nécessairement par l'épreuve du rire

"Dieu est mort", Théâtre de la Contrescarpe, Paris

Reprise Quarante ans de présence maternante de la mère, et de fables apprises soumises à l'épreuve de vérité de la vie, vingt ans de psychanalyse et autant d'enseignement difficultueux, les deuils et les amours n'auront pas suffi.

Toute recherche sur la condition de l'homme passe nécessairement par l'épreuve du rire
L'homme décrit par Régis Vlachos est toujours assailli par le doute terrible, asséné avec aplomb. Un doute sur lequel s'amoncelle tout un faisceau de présomptions de preuves mais toujours évacué (?)par un ange gardien pas loin. Dieu est mort.

Avec ses trois bouts de ficelle tirés du cabaret, toujours en marge du branquignol avec un sens du bricolage et du dérisoire assumé, le spectacle installe la convention de la scène et sa fiction. La détruit instantanément. Régis Vlachos enfile les scènes comme autant d'épisodes d'une conscience en chemin vers elle-même.

Qui avance sans jamais se moquer sinon d'elle-même. Dans "Dieu est mort", l'homme rit de ses propres errances C'est pourquoi le rire est spontané car chacun y reconnaît les siennes. Cela est théâtre. Et du bon. Thérapique. Cathartique.

Ce théâtre fait comprendre que le rire étant le propre de l'homme, toute recherche sur sa condition en passe nécessairement au final par l'épreuve du rire. En partage. L'on peut déguster, en famille, entre amis, ce spectacle qui donne à chacun le chemin de l'humour.

Jean Grapin
19/12/2016
Sortie à la Une

Gauthier Fourcade charge à la Don Quichotte le réalisme, le déterminisme et la logique d'un monde idiot comme un moulin à vent

"Liberté ! (Avec un point d'exclamation)", La Manufacture des Abbesses, Paris

Voilà la question. Liberté ! Au singulier et avec un point d'exclamation. Et avant tout, la liberté de choisir. C'est ce qui vient immédiatement à l'esprit face aux propositions de nos sociétés surconsommatrice, et pas seulement consommatrices en denrées, en produits manufacturés mais aussi en pensées, en pensées prêt-à-porter, en gens, en relations. En humains.

Gauthier Fourcade charge à la Don Quichotte le réalisme, le déterminisme et la logique d'un monde idiot comme un moulin à vent
Alors voilà le personnage hurluberlu de Gauthier Fourcade qui vient comme un chien dans un ballet réglé comme une machine à sous, se jeter cœur en avant avec son indécision maladive dans un monde si bien fait pour dire que les choix ont un sens. Impossible de choisir pour lui, ni la droite, ni la gauche, ni ceci, cela, rien.

Sous allures de savant fou, surgissant d'un coffre et y retournant comme on se niche dans un lit, entouré d'un dispositif presque scolaire, la déferlante de l'humour verbal du comédien va bientôt emporter toute la réalité dans une vision à perdre le souffle.

Usant de défi à l'esprit, à la logique, à l'imaginaire, avec une verve utilisant toutes les possibilités drolatiques du langage, comme assistant à l'exposition du monde intérieur de ce savant au regard aigu, le spectacle devient une aventure parcourant le monde et le temps.

Pour ce spectacle intelligent qui est, à part égale, culturel et comique, Gauthier Fourcade a fait appel à William Mesguich comme metteur en scène. Et c'est un plus. L'univers du premier et le sens du rythme et de la dramaturgie du second se combinent pour transformer ce seul en scène en spectacle multiple où chanson, magies, manipulations et marionnettes concourent tous à créer du rêve et du rire.

Bruno Fougniès
30/08/2017