La Revue du Spectacle, le magazine des arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, cirque, arts de la rue, agenda, CD, etc.
La Revue du Spe La Revue du Spe

La Revue du Spectacle, le magazine de tous les arts de la scène et du spectacle vivant. Infos théâtre, chanson, café-théâtre, arts de la rue, agenda, CD, etc.

Depuis 1989, le magazine du spectacle vivant et des arts de la scène - Un art sans artistes est une démocratie sans voix - Vous trouvez que la culture coûte cher ? Essayez l’ignorance… - La Revue du Spectacle soutient les intermittents du spectacle





Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Partager
Théâtre

Juste une envie de pôle Sud... sur le bout de la langue

Désœuvrée, paumée, désabusée, sans travail, génération sacrifiée en quête de sens, d'imaginaire, d'une nouvelle vie à rêver... c'était dans les années quatre-vingt en Allemagne, mais cela pourrait être aujourd'hui, comme cela était à la même époque en France. De ce mal-être naît la recherche, le refuge de l'enfance... ou plutôt la conquête, de celle qui ressemble à l'aventure du pôle Sud... à la fois possible... et pourtant si difficile... si proche et encore si loin...



La Conquête du pôle Sud © Pierre Grasset.
La Conquête du pôle Sud © Pierre Grasset.
Une envie de lire, de se plonger dans l'aventure pour, l'espace de quelques instants - et éviter le suicide - redonner du rêve/de l'avenir à sa vie... Pour cela quel lieu plus idéal que celui qui marque d'une empreinte indélébile celle de notre jeunesse... celle de toutes les conquêtes, de toutes les aventures construites par notre imagination... le grenier.
C'est de cela dont parle "La Conquête du pôle Sud", de ce besoin vital que nous avons de survivre, de nous raccrocher à une histoire.

La pièce de Manfred Karge est en "noir et blanc" comme l'Allemagne des années quatre-vingt. Écrite en 1985, il l'a place d'emblée au cœur du bassin économique sinistré de la Ruhr. De la noirceur ouvrière délaissée, âmes laborieuses "laissées pour compte", on va glisser vers la blancheur pure de l'Antarctique où l'aventure de la conquête fut "laissée pour conte"... Du noir au blanc, de la réalité à l'imaginaire, comme pour forcer les traits d'un univers à la "Epstein ou Weine", dessin expressionniste d'un monde en recherche de d'avenir. Ici, le fil rouge de la pièce, comme celui accroché dans le grenier où pendent les draps blancs, immaculés comme autant d'icebergs flottant dans le lointain, se déroule entre flipper, schnaps et ANPE, géographie glaciaire et industrielle où dérivent Slupianek, Büscher, Braukmann et Seiffert, quatre ouvriers au chômage. Quand Braukmann (Mathieu Montanier remarquable en dégingandé naïf) se plonge dans la lecture des aventures de l’explorateur Roald Amundsen à la conquête du pôle Sud, nos quatre acolytes glissent vers une mise en jeu de leurs existences réinventées. S 'appropriant le récit d'Amundsen, ils fabriquent alors de toutes pièces une épopée imaginaire, brisant ainsi le cercle infernal de leur quotidien hostile et destructeur. Et du "lupen-prolétariat", ils passent au monde poétique et décalé des aventuriers beckettiens en quête de l'impossible aventure !

La Conquête du pôle Sud © Pierre Grasset.
La Conquête du pôle Sud © Pierre Grasset.
Ce qui impressionne le plus, c'est la manière dont Patrick Reynard s'empare du texte. Se dégageant subtilement de l'emprise contextuelle de l'écriture de Karge, il nous livre une mise en scène sobre, précise et laissant une grande liberté de jeu aux comédiens. Imprégné d'une réalité plus contemporaine, il insuffle au texte de Karge une vitalité, une dérision empreinte d'humour, et une poésie légère et dense à la fois. Sa direction d'acteurs est un subtil mélange d'extrême précision et de virtuose dilettante, quelque chose d'indéfinissable que l'on n'avait pas vu depuis les mises en scène de Xavier Durringer, époque "Une envie de tuer... sur le bout de la langue" ! Et en interprètes de cette aventure peu commune... des comédiens sans qui la pièce ne serait rien. Dans des costumes et postures "datés" (grandes moustaches et jeans courts), chacun, tel un funambule, guide son personnage sur un fil invisible, suspendu, le temps d'un rêve salvateur, au-dessus d'un quotidien fracturé - que vient parfois réanimer de son pragmatisme lucide la femme de Braukmann (excellente Margot Segreto). Jeunes et imaginatifs, Patrick Reynard et le Théâtre de l'Eskabo nous offrent un spectacle énergique et actuel qui laisse, avec beaucoup de subtilité et de talent, percevoir certaines fractures de notre temps.

"La Conquête du pôle Sud"

(Vu le 22 février 2011)

Texte : Manfred Karge.
Traduction : Maurice Taszman.
Mise en scène : Patrick Reynard.
Collaboration artistique : Raphaël Pigache.
Scénographie : Julien Léonhardt et Julie Laborde.
Avec : Heidi Becker Babel, Pierre-Yves Bernard, Rolland Boully, Fabien Grenon, Yann Métivier, Mathieu Montanier, Raphaël Pigache, Margot Segredo.
Théâtre de l'Eskabo.

À été joué à la Comédie de Saint-Étienne,
du 22 au 26 février 2011.
En attente de dates.

Gil Chauveau
Vendredi 8 Avril 2011

Nouveau commentaire :

Théâtre | Avignon 2017 | Danse | Concerts & Lyrique | À l'affiche | Humour | Festivals | Pitchouns | Paroles & Musique | CédéDévédé | Trib'Une | RV du Jour | Pièce du boucher | Coulisses & Cie | Coin de l’œil | Archives





    Aucun événement à cette date.

Publicité



À découvrir

Gilbert Ponté nous offre un seul en scène rare, une forme de narration-théâtre

"Michael Kohlhaas, l'homme révolté", Théâtre Essaïon, Paris

Reprise Il caracole à la tête de son troupeau de chevaux qu'il va vendre, béat à la pensée de son futur bénéfice. Michael Kohlhaas, héros du roman éponyme de Henrich von Kleist, aime les chevaux, la liberté et l'aisance.

Gilbert Ponté nous offre un seul en scène rare, une forme de narration-théâtre
Un mauvaise douane, mauvaise farce, loi privée improvisée et vraie confiscation, le prive de sa liberté de circuler et de ses plus beaux chevaux. Perdant sa joie et raison de vivre, d'avanies en déconvenues, l'homme va demander justice, implorer, s'emporter, poursuivre les méchants, ignorer les pondérés, proclamer son droit, réclamer son dû, se faire justice.

Brûlant, détruisant, pillant les villes. Bientôt à la tête d'une bande de sacripants, de sacs et de cordes, bandits de grands chemins, défiant l'empereur. Michael le pacifique est devenu Michael le révolté. Michael Kohlhaas, pendu haut et court, est un héros, une légende. Dans la bataille finale, il se révèle même frère en vaillance du prince de Hombourg*.

Gilbert Ponté est seul en scène. Dans son adaptation du récit, il est rayonnant, scintillant de tous les états d'âme du personnage. Il est aussi, tour à tour, tous les personnages, tous les paysages, tous les rythmes et sensations, dans l'immédiateté du geste.

Jean Grapin
13/10/2017
Spectacle à la Une

Ne pas être pas considérées comme issues des quartiers populaires mais comme appartenant au Peuple

"F(l)ammes", Maison des Métallos, Paris, puis tournée

Reprise Dans "F(l)ammes", Ahmed Madani met en scène les véridiques récits de la vie contemporaine portés par dix jeunes femmes, fruits de l'Histoire des peuplements successifs du territoire français. Autant de témoignages que les bonnes fées du théâtre ont sublimé.

Ne pas être pas considérées comme issues des quartiers populaires mais comme appartenant au Peuple
Les comédiennes ont sculpté de vrais personnages contemporains hauts en couleur qu'elles évoquent sans fard et qu'elles expriment avec une grande de joie de vivre et ce, en dépit du contenu des propos d'un quotidien souvent difficile.

Ces jeunes femmes sont typées, à certains égards extravagantes. Elles appartiennent d'évidence à la vitalité de la ville. La parole est dégagée. Elles expliquent comment elles sont dans la nécessité de quitter les rôles attribués par les traditions familiales, qui les enferment dans un filet de violence et de brutalité ; et combien elles sont mises à l'épreuve pour s'inventer, se forger, se libérer des fidélités. Elles émeuvent. Elles racontent avec aisance leur itinéraire qui cherche à se démarquer de leurs mères qui ont attendu, attendu, tricotant, détricotant les jours comme Pénélope en attente d'un Ulysse providentiel.

Et dans la description des difficultés nées de l'opposition multi séculaire qui oppose les barbares et les urbains, elles font rire, non par le sarcasme ou l'autodérision mais par le partage. L'imaginaire est riche. Le verbe et le geste sont au service d'une métamorphose. Sur la scène c'est une forme de courage qui s'exprime : celui de la fuite qui vous sauve. Au risque du déchirement. Sans jamais perdre le sens de la vie et de l'amour. En conservant la dynamique de retrouvailles. Dans la lucidité.

Jean Grapin
15/10/2017
Sortie à la Une

Toute recherche sur la condition de l'homme passe nécessairement par l'épreuve du rire

"Dieu est mort", Théâtre de la Contrescarpe, Paris

Reprise Quarante ans de présence maternante de la mère, et de fables apprises soumises à l'épreuve de vérité de la vie, vingt ans de psychanalyse et autant d'enseignement difficultueux, les deuils et les amours n'auront pas suffi.

Toute recherche sur la condition de l'homme passe nécessairement par l'épreuve du rire
L'homme décrit par Régis Vlachos est toujours assailli par le doute terrible, asséné avec aplomb. Un doute sur lequel s'amoncelle tout un faisceau de présomptions de preuves mais toujours évacué (?)par un ange gardien pas loin. Dieu est mort.

Avec ses trois bouts de ficelle tirés du cabaret, toujours en marge du branquignol avec un sens du bricolage et du dérisoire assumé, le spectacle installe la convention de la scène et sa fiction. La détruit instantanément. Régis Vlachos enfile les scènes comme autant d'épisodes d'une conscience en chemin vers elle-même.

Qui avance sans jamais se moquer sinon d'elle-même. Dans "Dieu est mort", l'homme rit de ses propres errances C'est pourquoi le rire est spontané car chacun y reconnaît les siennes. Cela est théâtre. Et du bon. Thérapique. Cathartique.

Ce théâtre fait comprendre que le rire étant le propre de l'homme, toute recherche sur sa condition en passe nécessairement au final par l'épreuve du rire. En partage. L'on peut déguster, en famille, entre amis, ce spectacle qui donne à chacun le chemin de l'humour.

Jean Grapin
19/12/2016